Géopolitique : Libye, tout ce qui n’est pas dit

Du point de vue de nos médias, le conflit Libyen a tendance a se réduire à « Les gentils occidentaux qui aident les pauvres révoltés face au méchant dictateur ». Mais derrière la caricature, il y a une réalité.

Il est entendu que M. Kadhafi n’est pas un saint, a commis crimes et exactions de par le passé. Durant les 10 dernières années, il avait amorcé un virage dans la politique internationale, s’affichant comme un négociateur et un représentant des pays arabes, même si sa présence était parfois encombrante pour ses voisins. Mais la personnalité du leader libyen était toujours là, celui-ci n’hésitant pas à imposer ses désideratas lors de ses déplacements. Derrière cette facade que l’on pourrait appeler « commerciale », il y avait la réalité d’un pays : La Libye.

La Libye est un pays berbère qui a longtemps été sous le joug des ottomans puis des occidentaux. Occupé par l’Italie de 1921 jusqu’à seconde guerre mondiale puis par les britanniques jusqu’à une « pseudo indépendance » négociée en 1951, c’est en 1969 qu’un petit capitaine nommé Mouammar Kadhafi prend le pouvoir à la suite d’un coup d’état. Avec sa structure tribale, les occupations successives étaient d’autant plus facile que la nation libyenne était divisée. L’autoproclamé Colonel réussit à insuffler par la force une certaine unité au pays. Une situation qui est finalement très comparable à l’histoire de beaucoup de pays, de la France à la Yougoslavie par exemples. Mais tout comme Tito a longtemps maintenu l’unité de la Yougoslavie avant qu’elle se disloque et amène des extrémistes et nationalistes au pouvoir des différentes républiques, la Libye semble prète à basculer dans une autodestruction dont on ne peut connaître l’étendue.

En effet, la Libye a, comme la Tunisie voisine, basculé dans une révolution. Sauf que le déroulement n’a strictement rien à voir. Si les libyens aspirent, très légitimement, à la liberté, ce désir a été immédiatement réprimé par la force par le régime en place et de manière bien plus violente et meurtrière qu’en Tunisie ou en Egypte. Des régions se sont soulevées spontanément mais derrière ses révoltes sont venus se placer des conflits de pouvoir. Les ethnies et tribus moins représentées aspirent forcément au pouvoir tandis que des dignitaires du régime écartés du pouvoir ou sentant le vent tourner ont vu là l’occasion rêvée de renverser le dictateur. C’est cet amalgame qui va former le Conseil National de Transition (CNT) avec des anciens tortionnaires soit-disant repentis, des dissidents et opposants politiques et des leaders tribaux ou encore des proches d’Al-Quaeda. Les ennemis de mes ennemis sont mes amis, dit-on. Mais après…?

Si la Libye focalise plus l’attention que beaucoup des autres pays arabes, c’est aussi pour son intérêt économique considérable. La Libye a été leader dans la prise en main du prix du pétrole par les pays producteurs. Il faut dire qu’elle est le deuxième producteur d’Afrique et la première réserve du continent. Les ressources pétrolières ont permis au pays de financer sa modernisation, les théories de Kadhafi étant très influencées par le socialisme. Mais la vague de nationalisation et la baisse du prix du pétrole mettent un frein au développement. L’embargo décidé par l’OTAN suite aux attentats fomentés par des proches du colonel ne fera qu’accentuer ce coup d’arrêt au progrès du pays. Car depuis l’arrêt de l’embargo, la Libye faisait tout de même figure de bon élève dans le développement humain avec hôpitaux (espérance de vie de 77 ans), écoles (taux d’alphabétisation le plus élevé d’Afrique), en faisant le leader de l’Afrique au classement IDH, classement critiquable mais intéressant.

De fortes suspicions sont donc présentes sur l’opportunité de prendre à nouveau la main sur une puissance pétrolière majeure, de la part de l’occident. A cela s’ajoute le fait que notre BHL ait joué un rôle pour le moins étrange dans la montée en épingle du conflit en s’affichant comme médiateur avec le CNT. Il a même fait passé de fausses informations de la part du CNT vers l’état d’Israël, ce qui a été immédiatement dénoncé par ce même CNT. La Libye était aussi un pays où l’armement avait une bonne place. Le conflit actuel relance totalement l’achat d’arme, même si officiellement les occidentaux ne fournissent rien aux insurgés. Des sources indiquent pourtant que des approvisionnements clandestins ont été interceptés par le pouvoir Libyen et on sait très bien que dans ce secteur d’activité, les ventes se font de manière indirecte avec des intermédiaires peu scrupuleux. D’ailleurs, l’armée régulière ne dispose-t-elle pas de bon vieux Mirage F1 en plus de ses avions russes.

Si l’état libyen a bombardé les populations insurgées des villes de l’est, l’Otan a commis des bombardements sur la capitale, touchant également des populations civiles. Les accusations de boucliers humains sont faites de part et d’autre et personne ne nous fera croire à des frappes chirurgicales dans ce qui reste une guerre. Des mercenaires se retrouvent face à de pauvres bougres endoctrinés mais aussi avides de libertés mais surtout sous équipés. La liberté a un prix en pertes humaines mais elle coûte surtout très cher en terme d’infrastructure pour ce pays.

Le colonel Kadhafi, comme à ses grandes heures, redevient au fur et à mesure de l’embourbement du conflit et des bombardements de plus en plus incohérents de l’OTAN, un symbole de la résistance à l’occident. D’ailleurs, ne l’a-t-il pas compris dans ses harangues. De guerre pour la liberté d’un peuple, le conflit libyen perd peu à peu de sa légitimité. Car de la Lybie divisée en 3 principales régions, il y a surtout une seule région qui s’est soulevée, le mouvement de protestation dans ce secteur est couvant déjà depuis 20 ans. La deuxième région, au sud du pays est peu peuplée tandis que la région de Tripoli et ses alentours reste globalement acquise au leader libyen. L’effet « boule de neige » escomptée par les révolutionnaires et les opportunistes n’a pas eu lieu et de révolution, le conflit dégénère en guerre civile.

L’OTAN a-t-elle vocation a intervenir plus avec un camp dans une guerre civile? Non et cette période d’enlisement du conflit devrait être celle d’une reprise des négociations pour un apaisement et un statu quo. Ce n’est curieusement pas la solution choisie par l’OTAN et les pays les plus va-t-en guerre. Le 16 juin, un appel à des élections libres sous surveillance internationale a été fait par le fils du colonel. Mais, surprise, le CNT les refuse. On peut se demander pourquoi !

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