Réflexion : En recherche de sens

Allez, promis, je ferai plus technique ou plus drôle la prochaine fois. Mais il y a des semaines où tout s’enchaîne mal, ou l’on voit plus de malheur que de bonheur. Il y a des semaines où chacun cherche un sens à sa vie, et où l’on ne sait plus quel sens prendre pour continuer.

C’est d’abord au travail, pour ceux qui en ont, ou autour du travail, pour ceux qui en cherchent. J’ai de la chance, je fais ce que j’avais envie de faire, aujourd’hui, mais il y a eu des moments de doute, des passages moins réjouissants. Il y a des jours avec, des jours sans. Il y a des actions rébarbatives et d’autres passionnantes car je ne fais jamais la même chose chaque jour. C’est une chance pour moi, c’est inenvisageable pour certains de mes collègues. Nous sommes ainsi faits que nous sommes différents face au même sujet, forgés par de l’inné, par de l’apprentissage, par des épreuves de la vie…Cette chance que j’ai aujourd’hui, elle se paie aussi par une charge qui augmente, l’envie de faire plus, l’envie de faire trop mais j’y reviendrai plus tard.

Trouver un sens à son travail, ce n’est pas évident. L’ouvrier sur la chaîne de montage pense-t-il réellement au produit fini qui sera acheté par une personne comme lui ou plus probablement bien plus riche que lui ? Il pense surtout à gagner sa croûte, peut-être à sa famille. Le trader dans sa banque n’a pas le même sens. Il veut atteindre un objectif, le dépasser, toucher le pactole avec sa part variable, son intéressement au chiffre… L’agriculteur veut que sa récolte soit bonne ou que ses animaux grandissent, grossissent en espérant les vendre un bon prix malgré la spéculation sur les cours. Le boulanger veut faire de bon produits qui enchantent ses clients pour qu’ils en parlent, qu’ils reviennent ou simplement en vendre le plus possible. Mais eux aussi pensent à vivre, survivre parfois. Et un jour, ils ne trouvent plus de plaisir dans leur travail.

La perte de sens peut te plonger dans la dépression ou dans l’envie de tout quitter, sinon repartir sur autre chose. La perte de sens, c’est voir qu’on te « revend » au bout de 30 ans de boite, par exemple, comme cette personne que j’ai croisé cette semaine et qui ne sera plus un collègue demain. La perte de sens c’est entendre dire que ce que tu fais c’est de la merde et de la torture même si avant on t’a toujours dit que c’était comme ça qu’il fallait faire. La perte de sens c’est s’apercevoir que derrière des chiffres il y a des hommes, la nature, des êtres vivants. La perte de sens c’est parfois tout simplement ne pas savoir quoi faire de sa vie, parce qu’à chaque fois que tu as tenté quelque chose, on t’a rabaissé, on t’a fait comprendre que ta place, elle est en bas de l’échelle. La perte de sens c’est aussi l’espoir que l’on te donne par un discours et une réalité qui n’est pas celle là. C’est parfois aussi un problème personnel qui t’empêche d’être toi même, qui te tire vers le fond. Là aussi, je pense à des personnes croisées par le passé, des collègues d’aujourd’hui et d’hier.

Et puis parfois , la perte de sens, c’est la valeur financière que l’on donne à tes efforts. J’ai été récompensé des miens, super…Et quand je regarde mon positionnement en salaire, je suis aussi dans la moyenne pile, ou même la médiane. Je peux regarder l’augmentation régulière même si elle n’est pas généreuse et ça donne du sens ou bien me dire que je suis moyen et je perd le sens. Ou bien je peux simplement garder à l’esprit le plaisir que je prends dans des challenges, dans le relationnel, dans la découverte de nouvelles choses, dans la création. Ca donne du sens mais aussi parce que j’en ai envie. Peut-être aussi que ce sens, je le trouve parfois dans un article qui paraît le samedi…

Mais parfois, l’envie, tu la perds. Je me souviendrai toujours de Philipe P, un collègue sympathique, enjoué, gentil … jusqu’à un soir où il a reçu un appel : Son fils venait de se tuer en moto. C’était sa raison de vivre à lui. Du jour au lendemain le chagrin l’a littéralement détruit. Alcool, antidépresseurs, divorce, alcool, absences, le physique qui est aussi détruit que le mental. En six mois ce n’était plus le même. Plus un sourire dans son visage, à peine bonjour. Le visage et le physique transformé. Impossible de lui demander quoique ce soit dans son travail. Il est un danger pour lui, pour les autres, ne serait-ce que pour venir au travail. Les ressources humaines trouvent un moyen de le faire partir en pré-retraite. Adieu Philippe. Le seul lien social qui lui restait a peut-être aussi disparu. Je n’ai plus eu de nouvelles. Il est parti ailleurs, pensant peut-être se reconstruire, ou … en finir.

Le sens de la vie tient souvent à un proche, qu’il soit humain ou animal d’ailleurs. Pour les parents, ce sont souvent les enfants mais cela peut-être plus simplement le conjoint, surtout dans un couple qui a su traverser les années, les épreuves. J’en sais particulièrement quelque chose en ce moment. Si pour un enfant, le deuil d’un parent, quand il n’est pas soudain, est prévisible à partir d’un certain âge, pour le conjoint c’est la perte de repères de tous les jours. C’est le silence déjà lorsque l’on pouvait parler. Ce sont des choses que l’autre faisait et que l’on ne sait plus faire. C’est faire tout à nouveau seul quand c’était à deux avant. C’est trouver l’envie d’avancer quand tu te dis que ton seul bonheur serait de rejoindre l’autre.

L’homme à la houe – Jean-françois Millet 1860

La vie perd de son sens quand tu oublies à quoi elle sert. Et là, tout le monde a sa réponse, ou n’en a pas trouvé. J’ai cessé de chercher le jour où j’en ai trouvé un qui me plaisait à moi. Il changera certainement plusieurs fois dans ce qui reste de ma vie. Mon sens n’est pas tourné vers moi mais vers les autres, à commencer par mes proches. D’autres ont trouvé que leur sens était de s’enrichir puis un jour de donner l’argent à leur descendance ou à une cause…ou crèveront avec. D’autres trouveront que c’est tuer pour le plaisir que ça procure ou la cause qu’ils y mettent et là, j’ai du mal à comprendre. Je me suis souvent interrogé sur la notion d’utilité de la vie mais finalement, une vie doit-elle être utile ? En réalité non mais c’est une notion très variable selon les cultures. Certaines orientent vers l’individualisme et d’autres vers la communauté, la liberté ou la tradition.

Un jeune collègue est dans le doute. Il a un boulot, un CDI, une maison à lui, une voiture symbole de réussite, une fiancée. Il vient en plus d’un pays lointain, très pauvre et peut-être fier de son parcours comme sa famille doit-être fière de lui. Mais voilà, il ne se reconnaît plus vraiment dans ce qu’il est. Il a changé de poste mais je sens qu’il a moins d’envie qu’avant. Sa fiancée pense à un enfant mais lui ne se voit pas encore père. Je l’ai connu feu follet, je le trouve éteint. Et d’expérience, je dirai que ce bel édifice parfait va s’écrouler un jour. J’ai connu ça pour une amie qui était comme la fiancée du collègue. L’enfant est né, le mari est parti à l’autre bout du monde vivre une autre vie, plus aventureuse. Mais finalement, elle aussi à trouvé son nouveau sens à sa vie. Rien n’est standardisé. On vieillit, on parle à l’autre, on mûrit…

Pour ma part, ça ne va pas si mal, malgré les tracas de l’age et de la santé. Je me surveille parce que justement dans l’exaltation de quelque chose qui me plaît, je pourrais basculer du mauvais côté. Il y a des personnes pour qui le sens de la vie est le travail. Ils sacrifient tout pour cela, souvent la famille, mais au final, souvent la santé. On parle de burn-out pour les uns ou d’addiction pour les autres avec le même problème que pour les drogues lorsqu’un événement fait arrêter. Le deuil peut justement pousser à se réfugier frénétiquement dans une activité pour oublier. Je sens que j’étais sur cette pente savonneuse. J’ai atteint quasiment un objectif de mon année avec 4 mois d’avance en me donnant à fond, c’est un signe qui ne trompe pas. Et encore, je n’ai pas sacrifié la famille à cela, la ligne rouge étant de ne pas ramener de travail chez soi. Le PC dort au travail et pour le télétravail, c’est balisé.

Mais le sens de la vie, celui qui va de l’avant, c’est surtout quand on peut… vivre. Le jour où l’on ne peut plus sortir de chez soi, tout change alors. Je me dis bien des choses autour de cette éventualité mais est-ce que ce je le ferai. Même diminué physiquement, le mental fonctionne. Mais lorsque lui aussi nous quitte, nous n’avons plus la possibilité de décider pour nous même. Alors quand il s’agit de remonter le moral à une personne qui a toute ses facultés, j’essai de trouver des arguments par rapport à des expériences passées, par comparaison, sans être certain d’atteindre mon but. La vie donne bien des obstacles même quand on la prend dans le bon sens. Même la maladie qui ne te quitte plus d’une semelle peut te décourager. Elle peut paraître anodine par rapport à des cas graves tout en étant handicapante. Là aussi, ça t’empêche toute activité normale et donc te fait perdre du sens. Sans doute alors est-il temps de changer, de rebondir. Facile à dire, moins à faire.

Je ne suis plus en recherche de sens en ce moment mais je sais que tout peut changer d’un claquement de doigt. Appelez ça destin, aléa, karma, ça ne change rien. Moins on cherche, plus on trouve, j’ai l’impression.

Et ça vaut bien une des plus belles chanson du monde :

7 réflexions au sujet de “Réflexion : En recherche de sens”

  1. Lu dans la vieillesse miroir:
    « A l’école de la vie, nous sommes tous des élèves. La vie elle même est un chemin initiatique pour l’homme en devenir. »
    Sur ce chemin, bien entendu tu trouveras le bon et le moins bon, en règle générale, il faut être passé par un développement normal, c’est-à-dire de l’adolescence à un âge adulte autonome et responsable, pour avoir une chance de vieillir dans la sérénité en ayant trouvé un sens à son existence, ce qui revient à vieillir harmonieusement en toute lucidité (toujours dans la vieillesse miroir).
    A pluche.

  2. La chance est due au hasard donc une forme d’inaction. C’est pile ou face.
    L’opportunité est du à des choix donc à une forme d’action. Tu empruntes telle voie à tel carrefour.
    Tu n’es pas « chanceux » mais bien « opportuniste » dans le sens noble du terme. Dans son sens péjoratif, parlons de « sans-gênisme ».
    Autre réflexion qui m’est venue récemment, un peu en lien avec le billet… Les personnes dites âgées – entre autres – sont coincées entre peur de vivre et peur de mourir, horrible statu-quo.
    L’humain a brisé l’harmonie avec la nature et les retours de bâton s’en font sentir. La vie est-elle un amas d’objets, un ancrage permanent dans le matérialisme ? Je ne crois pas. Je constate autour de moi des individus malheureux dans leur emploi alors que, si j’écoute les pingouins de l’économie néo-libéral, l’emploi est censé nous rendre heureux. Heureux est celle ou celui qui n’est pas usé professionnellement à l’aube de ces 40 ou 50 ans. Soit le corps pétri de douleur, soit l’esprit empoisonné et conditionné.
    Je crois qu’au fond, tu te permets de douter, de te questionner (est-ce que ce quotidien me convient ?) et, paradoxalement, tu ressens une certaine culpabilité à l’évoquer. En effet, qui es-tu pour oser te plaindre ? T’as un taf, un logement, alors fermes-la (je caricature 😉 ) ! N-O-N, tu as le droit et même le devoir de souligner ce qui ne tourne pas rond dans ce foutu merdier 🙂 Alors, plutôt que de te répandre en excuses lorsque tu exprimes ton désarroi-ta douleur, je t’invite à simplement le dire sans justification ou modération. Parfois le cru a du bon 🙂

      • J’ai relu à plusieurs reprises ton billet.
        Mon sens de la vie s’est de vivre juste, équilibré (physiquement, émotionnellement, mentalement et spirituellement), ne pas renier ce que j’incarne au plus profond de mon être (conserver l’union, éviter la dualité ego-ombre). En étant centré, la vie me semble avoir du sens. Le doute n’est là que pour me rappeler que rien n’est éternel, ni plus, ni moins. Parfois il m’arrive de chuter pour mieux me relever. Rien n’est acquis, rien n’est perdu. Rester au centre.
        J’ajouterai que la vie me permet d’apprendre chaque jour un peu plus à mieux me connaître. Ce que je considère défaut, ce n’est rien d’autre qu’un trait de caractère poussé à un extrême et qui ne tend qu’à être apprivoisé et sublimé.
        Je reste cependant lucide.
        Bonne soirée 🙂

  3. Une chose est sûre, la vie n’a aucun sens en soi, si on est là c’est par le fruit du hasard et non pas le fruit d’un destin ou d’une fatalité. Ton questionnement est sain car tu ne songes pas à t’en remettre à quelque chose d’extérieur à toi même pour le trouver ce sens, ces sens plutôt ce qui me parait plus sain que de n’avoir qu’un seul sens à sa vie. Si on échoue ou qu’un malheur survient, comme ton collègue, tout s’écroule en effet.
    Courage et sérénité à toi.

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