Roman-Feuilleton : Ba – Episode 2

Suite du premier épisode de ce roman feuilleton

Chapitre 2

Argenteuil, France

Marie fouille, comme chaque jour, les détritus qui s’amoncellent dans la vaste décharge qu’est devenue  »Le Val ». Depuis que le quartier a été partiellement détruit par les émeutes de 2053, il ne subsiste qu’un morceau de tour pour rappeler le passé, celui d’une cité d’habitations à loyers modérés au 20ème siècle, devenue un ghetto au fil du 21ème siècle. Qu’il semble loin l’époque des peintres impressionnistes et de la Basilique abritant une relique supposée du Christ quand on contemple ce quartier. Les barres d’immeubles blancs sont devenues grisâtres. Même la photo montrant des travaux de réhabilitation à venir est maintenant jaunie par le temps. Cette tour qui avait une jumelle autrefois, est noircie par des incendies ce qui lui donne maintenant l’allure d’un donjon de château-fort moyenageux. Mais comme ces chateaux, ce n’est plus qu’une coquille vide, incapable d’abriter le moindre seigneur. Pas même les anciens parrains et caïds du coin ne viennent là. Le quartier n’est plus qu’un abri de fortune pour les plus infortunés.

Tout autour de cette îlot de ruines, des monticules d’immondices se succèdent devant l’horizon bouché par la pollution ambiante. Ils sont déposés par les camions de Viola Environnement, la société à qui appartient la majorité de la ville. Quand on dit ville, on ne compte évidemment plus le centre historique mais juste les terrains et le reste de commerces. La population de la ville s’est concentrée dans « les Coteaux », un ancien quartier bourgeois loin de l’odeur nauséabonde qui règne ici bas. La classe vraiment aisée a même déserté cette banlieue, laissant la place à cette classe moyenne qu’on a encore du mal à définir. Les maisons individuelles se sont vues entourées de hauts murs, parfois regroupées dans des quartiers sécurisés entourés de barbelés. D’autres ont fait construire en hauteur, croyant sans doute que se rapprocher du ciel les éloigneraient de cette réalité. Ils ignorent maintenant ceux qui ont voulu rester au sol, en bas, dans les quartiers dits « populaires » selon le vocable en vogue au début du siècle. Ils ne pensent même plus que leurs propres ordures feront peut-être le bonheur de ces parias.

Marie connait les meilleurs coins, a repéré les « bons » camions, ceux qui viennent des quartiers du nouveau centre ville, des restaurants pour riches, sur le bord de la Seine. Le fleuve, la seine, reste attractif mais une immense bulle le surplombe pour protéger les habitants de l’odeur qui s’en dégage désormais avec les résidus des égouts des villes en amont. Il y a bien sûr Paris, lieu de tous les excès mais aussi La Défense et ses tours brillantes où l’on continue de vivre dans l’illusion d’une résurrection du pays. Marie sait que les camions viennent déposer les ordures toujours au même endroit à la même heure et en remplit le petit Levitainer qu’elle a rafistolé. La carriole parvient à nouveau à se soulever de 10 cm du sol pour engloutir ses trouvailles, dans un bruit grinçant qu’elle finit par oublier. Elle a même intégré une partie four et une partie réfrigérée qu’elle a trouvé chez son ami Tom, le bricoleur qui récupère toute l’électronique qu’il peut trouver. Sans tous ces artifices, elle ne parviendrait pas à tracter les centaines de kilos qu’elle peut revendre, ou même conserver et transformer. Ce matin, elle a trouvé des restes de Kebab, de Pizzas, de nouilles, des mets de choix même si elle se doute qu’ils sont en nourriture de synthèse. Elle en rapportera surement à tata Yvonne, sa « voisine ». Cette pauvre Yvonne qui ne peut plus se déplacer après tout ce qu’elle a fait pour les enfants du Val !

Marie est une des dernières à vivre de cet expédiant. Elle ne veut pas aller faire l’aumône dans les Coteaux et surtout pas se retrouver à trier chez Viola comme d’autres ici. Les Coteaux, de toute façon, c’est devenu trop dangereux avec ces gardiens qui jouent aux cow-boys et tirent pour faire des scores comme dans le dernier jeu vidéo holographique. Il est trop rare de croiser quelqu’un qui habite le quartier sans que ce ne soit derrière une vitre blindée ou un double grillage. Et si en plus c’est pour contempler la morgue d’un sourire condescendant, non merci. Et Viola…Combien en sont revenus malades ou en sont morts ? Combien n’en sont justement jamais revenus, laissant se propager toutes les rumeurs les plus folles. Mais l’entreprise continue ses basses œuvres, toujours florissante, dominant encore le centre ville de son logo rouge sang rutilant. Non, elle préfère encore patauger dans les immondices mais être libre. Et puis, pas question de faire le commerce de son corps, comme beaucoup d’autres femmes ici. Elles s’agglutinent le matin le long de la Seine, cherchant les plus belles navettes en route vers Paris et chaque matin, certaines manquent à l’appel ou ne reviennent qu’un ou deux mois plus tard, murées dans un silence qui en dit long sur ce qu’elles ont pu vivre. Pas question non plus de rejoindre un des gangs, même ceux qui acceptent les femmes. Et puis partir ailleurs, pour où ? La loi de 2055 sur les migrations l’en empêche, effet de bord d’une législation qui protégeait alors des migrants extérieurs.

Alors Marie a réussi à se faire son petit chez soi, dans les profondeurs de « La Dalle », là où les émeutes ont fait le plus rage, là où la police ne viendra plus jamais comme aucun habitant du quartier, de peur de réveiller les fantômes du passé. Elle n’a pas peur de ces légendes, des ombres et des bruits qui hantent les lieux, les anciens parkings souterrains où gisent barricades et hydrocars à demi brulées. Elle, c’est le 4.03, du nom du poteau portant cette marque. Yvonne est un peu plus loin au 2.15, ce petit espace où règne une douce lumière par la grâce d’une trouée dans la dalle. Il y a bien longtemps que les autres lumières se sont éteintes et que les trafiquants et junkies ont quitté les lieux pour se rapprocher de leur clientèle ou des sources d’approvisionnement des nouvelles drogues. S’il fait froid c’est tout à fait supportable, même l’hiver. Mais est-ce encore l’hiver ici avec cette gangue de fumée et de suies qui empêche les échanges thermiques.

Personne n’a jamais osé prendre ou disputer ce lieu à Yvonne, l’ancienne matriarche des lieux. Même les plus durs parmi les durs, quand il y avait des habitants, n’osaient affronter Yvonne et sa « tribu ». Maintenant Yvonne est clouée au lit, conséquence de l’age et d’une chute mal soignée. Mais il y a Marie et quelques uns de ses anciens protégés, qui viennent lui apporter de quoi vivre, ou survivre. Ils sont de moins en moins, Marie restant la plus fidèle d’entre eux. Elle arrive dans son refuge avec sa cantine ambulante, suivant à quelques centimètres d »un sol cahoteux et salle. Sa marmite est maintenant en ébullition et les odeurs de nouilles asiatiques se mêlent subtilement à celles des oignons et des carottes rappées préservés de la veille. Marie lui prépare son petit pécher mignon : nouilles aux légumes, comme lui préparait son ami Khieu, amant de quelques soirs de tata Yvonne et dont on n’eut plus de nouvelles un soir d’automne. Marie a ce don, de savoir reproduire les plats en les ayant vu préparés une seule fois. Elle a ce don mais elle le garde pour elle comme d’autres secrets de son mystérieux passé. Jamais elle n’a voulu travailler dans la restauration, sur ces péniches de la bonne société où elle serait exhibée comme une curiosité. La liberté, toujours, et qui la condamne à cette vie miséreuse.

  • Viens Marie, viens t’assoir avec Tata….
  • Attends, je n’ai pas fini, il manque un peu de cuisson.
  • Ah, tu m’as fait le plat de Khieu. Sacré Khieu, un dieu au pieu comme aux fourneaux.
  • Yvonne….
  • Oh, il ne me reste plus que ça, les souvenirs. Et tes petites gâteries….
  • Voilà, c’est prêt…..

Marie tend un grand bol à Yvonne qui s’empare d’une paire de baguettes richement décorées de nacre.

  • Toujours aussi délicieux. Mais comment fais-tu pour trouver les bons ingrédients. Ah, c’est ton secret, je sais. Tu es tellement douée. J’aimerai tant que tu quittes ce lieu. Tu mérites tellement mieux.
  • Je le ferai bientôt Yvonne….bientôt mais vous ne serez plus là pour le voir, ce jour là. Si paradis il y a, il vous accueillera cette fois.

Après ce repas, Yvonne s’endort, laissant sa protégée si protectrice remballer sa cuisine. Marie se rend dans le nouveau centre de la ville, bâti sur les ruines d’Orgemont, lorsque la montée de la Seine a englouti une partie de l’ancien centre. De cette partie ne reste que la pointe de la vieille basilique que l’on peut voir lorsque le brouillard se dissipe. Elle est maintenant signalée par un phare, pour éviter aux porte-levitainers de heurter les hauts fonds. Le nouveau centre s’est adossé sur la colline d’Orgemont, ancien quartier boisé dont il ne reste plus un seul espace vert. Quelques tours d’algues en putréfaction viennent donner une lueur verdâtre pour produire un peu d’énergie, pour montrer que maintenant la nature est totalement au service de l’Homme… Et toujours ce logo rouge partout. Maintenant c’est le règne d’une nouvelle forêt de verre et de béton, enjolivée par les néons des publicités. C’est aussi le règne de la prostitution et de la drogue, seuls moyens de s’en sortir pour ceux qui refusent le diktat de Viola, société tentaculaire qui quadrille cette ville. Les autres , ceux d’en haut ne descendent que rarement au sol, préférant les navettes volantes automatiques de … Viola Transport. Mais si Marie vient aujourd’hui dans ce centre, c’est pour un emploi. Une société asiatique s’y est installé et recherche des personnes sans qualifications. Marie s’est dit qu’elle pourrait au moins y aller voir par curiosité.

La société, baptisée NewEra, a acheté un des plus beaux immeubles de la ville, dominant maintenant tous les autres (au grand dam de Viola) et brillant de milles néons et leds avec cette antenne-flèche multicolore. Elle en possède les 10 derniers étages et c’est justement au tout dernier que se déroule l’entretien pour les milliers de candidats. Réunis dans un amphithéâtre, ils visionnent un film présentant la société, les activités multiples, principalement dans le bien-être et la beauté. Le genre de film institutionnel à vous assommer les candidats les moins motivés. Puis une femme vient intervenir :

  • Bonjour à tous et bienvenue chez NewEra Europe. Dans quelques instants vous irez donner des échantillons de votre sang puis répondre à un questionnaire. Ces deux étapes décideront de votre avenir parmi nous. NewEra est une opportunité sans précédent pour les habitants de cette ville, autrefois brillante. Nous en connaissons le potentiel et nous ne sommes pas venu ici par hasard. Parmi vous se cachent sans doute les cadres du futur de NewEra et les forces vives qui feront entrer ce monde dans une nouvelle ère, celle que nous rêvons, que vous rêvez. Mais je ne vais pas vous retenir plus longtemps et vous laisse entre les mains de nos techniciens. Je retrouverai ensuite les personnes sélectionnées pour un entretien.

La femme, asiatique et vétue d’une combinaison noire aussi brillante que moulante, a fait son effet dans l’assistance, surtout masculine. Elle disparaît de la scène de cet amphithéâtre maintenant baigné de lumière pour laisser la place à des dizaines d’hommes et de femmes en blouses blanches. Ils se glissent dans les rangs pour faire des prélèvements sanguins et donner un questionnaire. Après quelques minutes d’attente, c’est déjà au tour de Marie. Elle tend sa main et on vient prendre une petite goutte de sang dans une barrette blanche. Le technicien vient scanner le badge qui lui a été remis et lui tend une feuille de E-papier comportant un questionnaire. Il suffit de sélectionner les réponses en appuyant sur les zones à cocher. Le nom de Marie apparaît déjà en en-tête.

« Etes-vous en contact avec des singes »

«  Avez vous séjourné en Afrique dans les 6 dernier mois »

« Avez vous de la famille au Brésil, en Israel ou en Russie »

Voilà parmi les étranges questions auxquelles doit répondre Marie. Elle ne sait toujours pas en quoi consiste l’emploi pour lequel elle postule, d’ailleurs. Elle ne se voit pas à travailler dans un laboratoire comme elle a pu le voir dans le film. Elle n’a rien de ces mannequins que l’on voit poser pour vendre les produits de NewEra. Elle n’a pas de qualifications particulières. Certaines des candidates ont plus le profil de dirigeantes, à se demander comment ils ont pu arriver jusqu’ici, dans cette ville devenue cloaque. Pour les hommes, on a aussi de tout, du garde du corps au petit vieux chétif dont on se demande comment il a pu seulement entrer là. Alors que pourrait-elle bien faire dans cette entreprise, se demande-t-elle? Mais déjà la feuille s’efface après la transmission de ces données et un message s’affiche sur l’écran de la salle.

«  Les résultats s’afficheront sur votre feuille. Si vous êtes « reçu.e », prenez la porte de droite à coté de la scène »

Personne n’a encore reçu le précieux sésame et Marie se laisse aller à contempler la ville qui apparaît de manière inédite à travers les larges vitres tout autour d’elle. Elle voit au loin les restes du « Val » et même la pointe de la Basilique dont il ne reste plus que des histoires et la légende de la « Tunique du Christ ». Elle n’imaginait pas de l’extérieur qu’une telle salle pouvait exister. Elle n’avait même pas remarqué que des vitres l’entourait…A moins que cela ne soit qu’une projection. Elle voit d’ailleurs pour la première fois ce qui doit être Paris, avec ses tours de verre et d’acier qui protègent la fameuse Tour Eiffel, attaquée il y a environ 10 ans par des terroristes.

Mais les premiers cris de joie et de déception retentissent dans la salle. Elle regarde sa feuille et soudain un phrase s’inscrit : « Reçue ». Je vais enfin savoir pourquoi je suis là, se dit-elle en suivant une dizaine de personnes vers la porte de droite à côté de la scène, alors que la salle s’éteint à nouveau.

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