Roman-Feuilleton : Ba – Episode 1

Voici donc le premier épisode de ce roman-feuilleton qui aura un épisode par mois, le deuxième Samedi. Il s’agit d’un roman de science-fiction / anticipation dont vous découvrirez l’univers peu à peu… Je rajouterai des formats Epub pour en faciliter la lecture.

Prologue

Ming travaille tard encore ce soir, autant que l’on peut la laisser le faire . Car même si les horaires de travail sont très balisés, la firme pousse ses employés à faire du zèle, à dépasser les objectifs de production et au moins à les atteindre quelque soient les moyens. Ming n’a pas atteint les siens. Elle a donc utilisé cette raison pour rester. Surtout qu’elle n’est embauchée depuis quelques mois seulement et elle se sent doublement observée. Le laboratoire est maintenant désert avec juste sa seule présence et les lampes de son poste de travail pour percer la pénombre ambiante. On n’entend plus que le bruit de quelques machines robotisées au loin et le passe échantillon qu’elle manipule d’une main grâce au clavier virtuel.

Dans cette grande salle blanche et immaculée, l’ambiance a changé par rapport à la journée où une foule d’employés du laboratoire de NewEra se presse pour préparer les commandes d’échantillons selon un processus de fabrication semi-automatisé. Si la plupart des productions sont robotisées, il reste un besoin d’interventions humaines même si personne à ce stade ne comprend forcément à quoi sert son action. C’est le boulot de Ming et de ses collègues dans cette unité de production. Ils ou elles répondent à des instructions répétitives avec de multiples variantes nécessitant une attention de chaque instant. Mais Ming n’est pas très focalisée sur la préparation de ses échantillons ce soir. Si elle parvient à faire le travail d’une main, elle s’affaire sur un petit holo-terminal relié au réseau de l’entreprise à travers une passerelle sécurisée et semble plus concentrée sur la recherche de données. Un coup d’oeil sur la projection et un autre sur l’échantillon pour le finaliser. Elle sait qu’elle sera tracée pour ce travail alors il lui faut respecter le rythme minimal pour ne pas s’attirer des soupçons. Son esprit tente d’alterner les deux actions, concentré au maximum…si concentrée qu’elle n’entend pas les pas qui se règlent aux rythme des machines et qui se rapprochent d’elle.

Ming valide l’échantillon et passe au suivant. Elle profite du laps du temps pour scanner une page de plus sur son terminal. Non, ce n’est pas ce qu’elle cherche…Soudain il lui semble entendre un bruit inhabituel. Elle regarde l’échantillon à traiter puis balaye les alentours du regard. Elle a du mal à accommoder avec la lumière de son poste de travail et ne distingue même plus les détails des postes plongés dans le noir. Les petits cylindres qu’elle doit traiter sont bien là, visibles sous cette lumière d’une blancheur aveuglante. Ils ne bougent plus. C’est peut-être une des machines qui a eu un raté, se dit-elle. Elle n’entend aucune respiration, aucun pas suspect. Elle se remet à la tâche. Elle doit rattraper ce temps perdu et enchaîne quelques échantillons avant de reprendre sa recherche. Cela la stresse suffisamment pour ne pas se rajouter une autre pression. Mais elle sait qu’elle a été choisie pour cette mission parce qu’elle a passé les tests. Elle retrouve son rythme car elle sait aussi qu’il ne lui reste qu’une petite demi-heure afin de pouvoir repartir du site et rentrer chez elle.

Ming ne sent qu’à peine une main gantée de noir plaquer un chiffon humide sur son visage. On la laisse s’endormir avant une injection d’une substance derrière le cou. Une lame vient entailler les veines de ses avant-bras, précisément, presque mécaniquement. Mais son agresseur ne voit pas la petite capsule qui s’éjecte de l’holo-terminal, occupé qu’il est à faire la mise en scène de son crime. Ming fera une parfaite suicidée, comme il y en a chaque mois, se dit la silhouette qui déjà disparaît de la salle.

Episode 1

Ba se réveille très tôt ce matin, le sommeil perturbé par les événements de la veille. Encore une fois, les sirènes avaient retenti dans la nuit, emplissant la Saigon illuminée et exubérante de leurs son strident. Ce ronronnement incessant la berçait depuis l’enfance, mais cela lui passait maintenant. Elle descendit dans l’abri N°8 du quartier, retrouvant ses voisins qui avaient pris soin de lui garder sa place : En plein centre, avec vue sur la sortie, une manière pour elle de tout voir, tout contrôler. La solidarité n’a pas encore totalement disparu, se disait-elle, comme si la peur la faisait revivre. Le silence avait envahi cette ville devenue soudain fantomatique et chacun guettait un bruit d’avion, de drone, de bombes ou de tirs. Mais rien ne vint briser ce quart d’heure de calme. Les discussions commencèrent dans l’abri jusqu’à ce que le commissaire de la sécurité du quartier reçoive un message libérateur. Il était maintenant 23h47 et Ba retrouva son petit appartement au 2ème étage de sa ruelle de Cholon. Le brouhaha du quartier avait repris de plus belle mais elle trouva un peu de sommeil, comme si son corps agissait indépendamment de sa volonté.

Ce n’est pourtant pas un cauchemar, ni même un automatisme qui a réveillé Ba ce matin. C’est cette intense douleur à la nuque qui la tenaille depuis quelques semaines. Quand est-elle apparue exactement ? Elle ne sait pas et ne trouve aucune explication. L’âge ? Cela lui paraît tellement peu probable à 21 ans. Et puis ce n’est pas similaire à ce que ressentent les personnes âgées aux cervicales avec l’arthrose. Elle connaît les symptômes avec une de ses tantes. La fatigue ? Sans doute depuis qu’elle travaille dans le laboratoire NewEra Cosmetics. Elle ne se ménage pas et essaye de conserver ce poste que beaucoup lui envient. Etre embauchée par une société occidentale est tellement valorisant, sans parler de l’aspect financier. Ses amies n’ont pas toutes eu cette chance, ni même son frère aîné et sa sœur cadette qui ont pourtant suivi les même études. Le concours final de sa promotion, son classement, cela n’explique pas tout. Il ne lui semblait pourtant pas avoir été si brillante à l’entretien d’embauche passé dans une des grandes tour de verre du centre financier. Ses amis ont du s’expatrier en Corée pour aider à la reconstruction du pays détruit par la guerre de réunification. Elle n’a pas beaucoup de nouvelles, en dehors des virements au reste de sa famille. Personne ne parle des risques là-bas et certainement pas les médias du pays qui se sont lassés du sujet pour revenir aux habituelles pérégrination des stars de cinéma, de la chanson.

Quand elle repense à tout ce qu’elle a du faire avant d’être embauchée dans cette société ! Après l’entretien, elle a eu droit à des tests comportementaux, des analyses de sang et un rappel de vaccin dont elle ne connaissait même plus l’existence. Comment avaient-ils su d’ailleurs ? Ils ont tellement de moyens… Amenée à travailler dans un environnement stérile, NewEra ne voulait que des employés en pleine santé et elle convenait parfaitement. On louait sa constitution robuste malgré sa petite taille, alors qu’elle même aurait voulu être plus fine, élancée, comme ces icônes projetées dans toutes les rues. Un autre monde que le sien. Depuis, chaque mois, elle doit subir une batterie de test pour vérifier qu’elle n’a pas pris de produits masquants ou de drogues. Elle trouve cela parfaitement normale, étant donné le caractère pointu des recherches entreprises par cette société. Mais depuis l’apparition de cette douleur, elle s’inquiéte. Elle s’inquiéte non seulement pour cette douleur elle-même mais aussi pour les conséquences que cela pourait avoir sur son travail et son métabolisme. Après tout, son contrat est encore précaire avec une période d’essai de 6 mois. N’ayant aucune idée de ce qui pourait lui causer du tort, elle n’ose même pas se soigner avec le moindre « painkiller » ou en parler aux médecins de NewEra. On disait souvent « moins tu les vois, plus tu restes », dans les discussions permises dans les très courtes pauses ou sur le trajet. Alors elle souffre en silence, la douleur revenant par période, souvent la nuit. Elle disparait sans explication, comme un animal tapi qui attend la nuit pour vivre…

Ses études en biologie ne l’aident pas vraiment pour comprendre le phénomène. Elle s’était spécialisée dans la nano-biologie, une discipline qui prenait un véritable essor au Vietnam mais qui restait encore entachée de beaucoup de scandales. Le gouvernement y poussait, de toute façon, pour que sa jeunesse soit une force pour le pays, disaient les slogans. A l’université, les bourses étaient plus faciles à obtenir dans ces sections. Ba et sa famille avaient donc suivi ce cursus, plus pour vivre que par passion. Mais Ba était convaincue de l’avenir de ce qu’elle faisait et de faire quelque chose de bien pour l’humanité. Alors c’est vrai que l’activité de NewEra cosmetics est dans les produits de beauté et les crèmes reconstituantes mais rendre le monde un peu plus beau semblait aussi important à Ba. Elle savait que le prix des produits de sa société les réservait aux plus riches, surtout aux occidentaux et aux Chinois mais elle rêvait de rendre tout cela accessible à tous. Elle était comme beaucoup de jeunes filles vietnamiennes, sensible à la beauté, aux images des mannequins, des stars de la chanson ou du cinéma de New Hollywood, cette immense ville chinoise dédiée à la production de film où toutes les productions en vogue se fabriquaient. NewEra fournissait d’ailleurs beaucoup de ses idoles qui apparaissaient dans de grandes affiches animées en centre-ville. Mais Ba n’avait jamais rêvé être à la place de ces femmes de rêve, préférant l’ombre et rêver de lumière dans la chambre ou plutôt la grande pièce qu’elle avait si longtemps partagé avec ses frères et sœurs. Maintenant, elle peut un peu plus vivre pour elle-même et c’est ça qu’elle ne veut surtout pas perdre.

Avait-elle d’autres rêves d’ailleurs sinon survivre dans un pays en proie à un nouveau conflit avec le voisin chinois. De manière sporadique, l’intimidation des chinois ne cessait pas depuis plus de 10 ans maintenant et Ba s’était habituée à se rendre la nuit dans un abri où elle retrouvait ses voisins et quelques amis parfois. La peur de son enfance s’était dissipée très tôt et elle prenait cela comme un exercice de plus qui entrecoupait ses nuits. Et puis elle trouvait un avantage amusant à être dans l’abri : Il y faisait frais et sec, contrairement à son petit appartement dans le vieux quartier de Cholon. Situé dans un immeuble étroit et défraîchi de 4 étages, il ne comportait qu’une grande pièce et une salle de bain. Elle y avait installé un coin cuisine sommaire constitué d’une table à induction portable, d’un micro-onde ionique et de quelques récipients. Son lit prenait tout le reste de la pièce avec un porte manteau comme mobilier et son terminal informatique comme toute source de distraction. L’âge trahissait aussi les finances de la jeune femme mais elle ne voyait jamais personne entre ses murs. Les murs justement étaient à peine décorés…Une vieille affiche d’un film d’animation du début du 21ème siècle et le reste était pris par la projection du terminal informatique. Cela ne cachait rien du blanc grisâtre environnant. La haute fenêtre de sa chambre donnait sur une cour sombre et bruyante et n’était là que pour constater que le jour était levé. Il était peu recommandé de l’ouvrir de toute façon pour ne pas risquer de faire entrer la pollution extérieure, tant atmosphérique que sonore, qu’une climatisation à purification branlante tentait de contrecarrer.

Ba se rend dans sa salle de bain, la seule autre pièce de l’appartement. Elle se regarde sur le miroir multifonction qui trône au-dessus du lavabo. Il n’affiche plus bien les flux d’informations mais cela suffit au bonheur de Ba qui l’a trouvé d’occasion et l’a fait réparer par son frère. Elle regarde les derniers potins « people » dans le coin droit pendant que la météo s’affiche par intermittence dans le coin gauche. Elle a de petites cernes autour des yeux qu’un peu de crème NewMorning de NewEra devrait masquer. Heureusement qu’elle a des tarifs préférentiels sur les produits car jamais elle ne pourrait s’en offrir. Et encore, elle l’utilise en dernière urgence comme ce matin, pour donner le change à son travail. Un brin de toilette et la voilà prête à partir. Elle essaye de regarder sa nuque, pour voir si quelque chose d’anormal est apparu sur sa peau mais elle ne voit rien. A moins que …. Ce petit bouton pâle ? Est-ce un effet d’optique, un reflet dans le miroir du à un artefact holographique ? Voilà qu’elle s’inquiète et se contorsionne en tâtant sa nuque, dans l’espoir de trouver ce bouton. En plus, il ne lui reste presque plus de crème pour masquer cela. Elle range le tube dans la petite armoire suspendue au mur, avec un sourire sur le « made in China »… Malgré les conflits, les échanges commerciaux continuent, surtout pour NewEra qui semble avoir tous les droits. « Business as usual » comme on dit. Même les mouvements de boycott initiés par l’opposition fantoche n’ont eu aucun effet. On trouve encore plus de produits NewEra provenant de Chine que du Vietnam. Et en même temps, elle sait qu’elle ne fabrique pas ce genre de crèmes.

En fait, elle ne sait pas grand chose … »Secret industriel » dit-on couramment pour que chaque individu en sache le moins possible. Mais justement, elle voit soudainement le nom de NewEra défiler dans le flux d’information de son écran…et sous la catégorie Saigon ! Ce n’est pas une publicité cette fois mais un fait divers

6 réflexions au sujet de “Roman-Feuilleton : Ba – Episode 1”

  1. Tu as une idée sur le nombre d’épisode de la série ?
    « les sirènes avaient retenti dans la nuit et la Saigon illuminée et exubérante »
    J’aurai mis « les sirènes avaient retenti dans la nuit de Saigon illuminée et exubérante » ?
    A pluche.

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