Réflexion : Faire tout, tout le temps.

Dans notre monde moderne et surtout urbain, grandes sont les tentations de toutes sortes pour consommer, se distraire, ne jamais avoir de « temps de cerveau disponible ». Au point de ne plus utiliser ce cerveau pour réfléchir à nos actes.

Je me suis fait cette réflexion depuis longtemps mais cela apparaît encore plus clairement lorsque l’on s’éloigne des grands centres urbains, que l’on marche dans la nature, que l’on oublie la voiture et que l’on prend simplement le temps. Cela paraît simple sur le papier mais les sollicitations sont si nombreuses. Posons un moment la télécommande de la télé, le smartphone, oublions les panneaux publicitaires, le travail, la famille et retraçons un peu les journées précédentes.

Manger...Je vais donc dans l’épicerie d’à côté, ce modèle réduit de supermarché, souvent affilié aux enseignes maintenant. Est-ce que je sais encore quels sont les fruits de saison, les légumes du moment ? Pas vraiment si je ne connais pas le « bon prix » et si je ne regarde pas la provenance. Des destinations lointaines, des fruits exotiques, des tomates toute l’année ou presque et je me plains de ne plus ressentir le goût. A force d’habitude, je ne suis pas choqué…Besoin de poisson, pas de souci, il y en a plein les congélateurs et le poissonnier qui pourrait subsister ne sait pas forcément jusqu’où a dû aller le bateau qui a péché le poisson sur son étal. Je prends un peu de stock, j’ai un bel espace congélateur bien garni, je profite d’une promotion. Il est si garni que je fini par oublier ce qu’il y a au fond du bac. Oh tiens c’est un steak de quand ? De la promotion d’il y a 6 mois ? Je jette ou je recycle haché ? Là je suis sur le port de pêche. Il ne reste plus que deux bateaux au lieu de 4 il y a encore 10 ans. Peu d’espèces présentes, des prix prohibitifs par rapport aux habitudes, je ne suis pas intéressé

De retour chez moi, une notification SMS. C’est un message d’une grande enseigne qui fait un bon d’achat sur son Drive. Je peux commander ce que je veux sans entrer dans le magasin, ça sera prêt à charger dans le coffre de ma voiture. Quel gain de temps ! Le temps d’aller à l’épicerie du coin à pied, j’aurai aussi vite fait en Drive en parcourant 20km. Le progrès ! mouais….Ah je me souviens du jeune en uniforme qui court partout dans les rayons avec une télécommande sur le bras et qui rentrera ensuite préparer ses cours du lendemain, s’il ne s’endort pas avant. Je ne fais plus vraiment attention aux produits sur le site, alléché par le prix. Je ne choisis pas le frais, on le fait pour moi. Aucune chance d’avoir un « légume moche », cette tomate ou cette carotte à la forme qui me faisait rire dans le jardin de papa quand j’étais petit, cette pomme qui a frotté sur le tronc, … Tout sera parfait et je peux prendre rendez-vous quand ça m’arrange, même le soir avant la fermeture. Mieux encore, je pourrais me faire livrer. Et puis sinon il y a le dimanche, jour autrefois consacré au repos …Maintenant ce n’est clairement pas pour tout le monde, certainement pas pour le consommateur.

Tiens, je me souviens d’il y a bien des années, en Allemagne. Pas d’hypermarchés mais encore des commerces moyens, des rayonnages sans grosses quantité, des habitudes à prendre. Ça a du changer aussi, c’est certain parce que l’on recherche le prix, que la vie devient chère. J’allais en vélo, pas en voiture, avec des sacoches derrière, faisant des haltes sur mon retour un peu tous les jours. Pas de pain baguette, c’est vrai mais j’avais trouvé de bons pains complets qui faisaient l’affaire, se conservaient bien si on les prenait à la bonne heure et qu’on en prenait soin. Mais aussitôt revenu en France, les 3 hypermarchés de la ville me tendaient les bras, surtout que l’épicier fermait pour une retraite bien méritée. Je lui ai dit que je le regretterai mais c’était quand la dernière fois que j’avais fait les courses de la semaine chez lui ?

Voilà notre paradoxe : On regrette le commerce de proximité, mais on n’y va plus. Souvent parce que l’on profite d’un trajet travail-maison pour faire les courses. Quand je n’utilisais que les transports, encore, je n’avais pas d’excuses mais quand je suis en voiture pour x raisons, forcément, la tentation est multiple sur tout le trajet. En vacances, ça dépendra beaucoup du lieu. Quand je suis en Normandie, par exemple, il y a du commerce de proximité et je n’ai aucun besoin de la voiture pour la moindre activité donc elle n’a servi qu’à m’amener là et à me ramener à la fin du séjour, plus quelques visites touristiques ou animalières. Mais il y a des coins où il n’y a pas grand chose, même des stations balnéaires cotées qui préfèrent maintenant la boutique de souvenir à l’alimentation. Je ne parle même pas du bonheur d’avoir un marché avec des vrais produits du terroir et pas une copie du primeur qui va s’approvisionner à Rungis. A Rungis, d’ailleurs, on reçoit des produits qui autrefois étaient dans le domaine du luxe. Mais la baisse de qualité, de coût de production a rendu beaucoup plus de produits accessibles, tout le temps. Nous avons une fausse impression de pouvoir d’achat quand les marchandises baissent en même temps en qualité ou viennent de plus en plus loin. On a du saumon nourri aux farines et fumé je ne sais où, à tout moment. On a du foie gras assemblé ou produit dans des usines à canards, même de chez nous. On a du poulet en carton tout le temps, du veau anémié possiblement tous les jours…Tout, au plus bas prix. Sans même parler de la High-tech, des fringues jetables…

et s’il n’y avait que la Chine…qui ne répond qu’à nos besoins d’enfants gâtés

Mais il n’y a pas que manger. Il y a aussi les loisirs que l’on veut tout le temps, à n’importe quel endroit. A commencer par films et séries. J’ai déjà parlé du coût écologique du streaming qui est colossal. Mais si je reste un adepte du cinéma, malgré des contraintes (le bruit de quelques trublions, ce qui ne m’arrive pas avec les films que je vais voir, le déplacement, le prix de l’abonnement/de la place), ce n’est pas seulement parce qu’il y a du gros son et un très grand écran. Je n’ai pas trop à me plaindre de ce que j’ai à la maison. Il y a le fait que je bloque un instant de ma vie pour voir un film, sans aucune autre solicitation, sans dérangement d’une personne, d’un chat, etc…C’est un moment de calme et de dépaysement, où je peux réfléchir au sujet présenté sur l’écran aussi, où je reste Con-Cen-Tré ! Lorsque je regarde une série chez moi avec madame, ou même un film en DVD/numérisé, je sais que je peux arrêter quand je veux, que je peux répondre à ces notifications réelles ou immatérielles. Je perds alors de la concentration et je dois parfois même revenir en arrière pour bien reprendre le fil. Tiens d’ailleurs ce n’est pas un hasard si après les pages de pub ils reprennent un peu plus tôt avant la coupure.

Thomas Hart Benton, Departure of the Joads, 1939 National Gallery of Art

Mais il n’y a pas que la concentration nécessaire car on peut aussi s’enfermer, couper les téléphones comme au cinéma et ça le fera. Il y a que l’on veut avoir tout le choix des films dès leur sortie sur tous les médias, jusqu’à pouvoir le regarder dans les profondeurs du métropolitain. On voudrait avoir tous les studios, tous les réalisateurs, tous les documentaires accessibles à notre envie en un clic ou un appui sur l’écran. A quoi bon ? J’ai mis parfois du temps à pouvoir voir certains chefs d’oeuvre et je ne regrette pas ce moment, cette jubilation d’avoir trouver le Graal ! C’était un enregistrement du cinéma de minuit, un prêt d’un ami, une location, une projection dans un cinéma lointain. C’est comme la joie d’ouvrir le blister d’un CD, d’ouvrir le livret, c’est un moment dont on se souvient. Là, c’est banal, comme un morceau de popcorn qu’on avale machinalement. A moins de se recréer ce petit moment particulier, de se recréer de la rareté.

Pour les séries, il n’y a même plus ce moment particulier de l’épisode attendu pendant 1 semaine, 1 mois, 6 mois. Maintenant ça sort en masse, on peut se faire une saison d’un bloc une saison entière en un ou deux jour, comme un forcené ! Et une fois terminé ? Argh, il faut autre chose….Pas la saison suivante mais une autre, qui ressemble ou pas, il le faut et on nous en fournit par algorithme interposé ou un écran est garni de propositions. Même le cinéma subit ce problème avec une offre sans-cesse renouvelée dans les multiplexes qui ne laissent aucune chance à un film qui mettrait 2 ou 3 semaines à faire son bouche-à-oreille. Il faut du neuf, il faut de tout, mais encore et encore avec les mêmes recettes. Là je viens enfin de voir le tant encensé Avengers endgame. 3h !!! Des longueurs à n’en plus finir pour un scénario d’une minceur affligeante quand on prend un minimum de recul. Forcément il faut tout, tous les personnages de tous les films Marvel dans un seul. Ça n’a plus vraiment de sens, certains venant juste pour un caméo final et la grosse bataille rangée d’une demi-heure. Déjà que j’avais détesté l’adaptation du 3ème seigneur des anneaux qui n’allaient pas dans ma perception du livre. Alors là j’ai commencé à comprendre ceux qui n’arrivent pas à supporter le moindre Star Wars (surtout les récents). Oui on veut tout, tout le temps et à force ça ne donne plus envie de … RIEN.

Encore, moi, j’ai connu autre chose, la vie sans internet, sans les boutiques en ligne. Mais pour les plus jeunes qui naissent dans ce monde pléthorique où l’on a tout à portée de clic, où l’on peut se déplacer en vol low cost sans penser au coût écologique ou social, où l’on peut acheter sur ali-express ou amazon un gadget qui ne tiendra pas 3 mois sans arrière pensée, je me dis que c’est très mal barré. Car évidemment, dans cette opulence, on en oublie que nous sommes une petite portion de privilégiée jalousée par la majorité. Alors on va me répondre que c’est le progrès, que c’est formidable et qu’on ne va pas s’arrêter de vivre parce que d’autres n’ont pas eu notre chance… Justement, je me dis qu’il serait tant de réaliser que le retour de bâton va être plus sévère qu’un ouragan Dorian en pleine face. Je ne serai sans doute plus là pour le voir complètement. Mais franchement, si je ne fais pas tout ce que j’ai cité plus haut, j’en fais encore un peu trop à mon goût. Il paraît que les hypermarchés n’ont plus la côte ? Il y a encore de trop grandes surfaces et des anachronismes comme ces nouveaux centres commerciaux qui sont en construction autour de grandes villes désertées de leur centre car trop chères. J’ai vu ce que sont devenus certains centres de grandes villes chez des cousins américains pour me dire qu’on copie avec un peu de retard ce mode de vie. 5 à 10 ans de retard et aucune impression de faire les mêmes conneries !

Quel bonheur quand il n’y a plus de réseau, quand il n’y a pas un centre commercial, pas un streaming, pas une publicité tous les 10 mètres. Peut-être est-ce l’appel de mes racines, avec l’âge aussi, cette impression d’avoir déjà bien vu et vécu l’essentiel pour laisser le temps courir et ne plus s’enfoncer dans des ténèbres. Que cette vie moderne me paraît futile parfois et j’essaie de comprendre comment parents et grands parents ont lentement glissés dans tout cela, eux d’abord avant de m’entraîner aussi dans ces habitudes. Comme chaque année, je suis dans une phase de régression, d’optimisation, de suppression du superflu. La boulimie de culture et d’information est toujours là mais elle se tempère d’elle-même, pour prendre le temps d’analyser, de marcher, d’écouter, d’entendre surtout, de comprendre. Quel bonheur de ne pas avoir envie de tout, de se contenter de ce que l’on a au lieu de courir derrière la chimère d’une vie idéale. Faut-il seulement comprendre déjà les conséquences de tous nos actes, au delà de notre petit intérêt personnel immédiat. Ça paraît plein de paradoxes mais si on commençait par quelques uns de ces sujets pris au hasard ?

A commencer par cette chanson….hyper commerciale pour un pur produit commercial et qui pourtant risque de vous rester en tête malgré une banalité évidente.

https://www.youtube.com/watch?v=f5i81RY8S6Q

5 réflexions au sujet de “Réflexion : Faire tout, tout le temps.”

  1. J’ai passé une journée coupé du monde en vivant au XIIe siècle et je dois dire que ce n’était pas si mal, un moulin qui tourne à la force de l’eau, des charpentiers qui font tout sur place, une forge, une boulangerie, fabrication des paniers en osier, potagers, … est-ce que les gens étaient moins bombardés d’ondes dans leur cerveau? certainement et ils prenaient le temps de faire.
    A pluche.

  2. L’urbain découvre ou redécouvre le rural… Quand je te lis, c’est ce que je ressens.
    J’ignore quel est votre secret à vous, citadins, pour vous supporter les uns sur les autres. C’est anxiogène… Y a de quoi développer des pensées morbides.
    Malheureusement, même en campagne, ça part en vrille. La frustration grimpe en flèche : envie de consommer mais pas les moyens financiers. Quand tout est axé autour de ce principe de consommation, et par extension de croissance, c’est naturel que ça se transforme en joyeux foutoir.
    J’ai des proches qui ne consacrent tout leur temps et énergie qu’à geindre, se plaindre de ceci, de cela, du voisin qui a plus qu’eux… blablabla. Plus aucun émerveillement. Des chiards adultes…
    Peut-être que d’être privé d’un emploi accentue en moi le besoin à vivre plus chichement, d’aller à l’essentiel. Je le dis depuis que je suis enfant : mon espèce m’emmerde. Je préfère la faune et la flore.

    • Je te rassures, je ne redecouvre rien mais il faut rappeler parfois des évidences. Mais c’est plus, comme tu le dis, l’évolution de la campagne qui me fait bondir, et c’est plus dans ce sens qu’il faut me lire. Et plus on a autour de soi, plus on a d’argent, plus on veut.
      Je te rejoins sur la conclusion, quite à choquer.

  3. Pis tout par le réseau, c’est bien quand ça marche… bluetooth, wifi, vive les déconnexions intempestives!
    Alors qu’un bon ampli, un tuner et lecteur CD, au moins ça fonctionne tout le temps. C’est plus encombrant, moins pratique (et encore…), ça consomme peut-être plus (et encore….) mais au moins ça se déconnecte pas.
    En attendant, pas sûr que le streaming disparaisse, donc sans savoir quel est le mode de consommation réellement le plus écologique (production de CD et transport vs streaming et serveurs à travers la planète), ce qui est sûr c’est que conserver les deux modes de consommation de musique l’est encore moins, écologique. faudra bien en supprimer un un jour…

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