Blog : En marche

Il y a quelques semaines, j’allais profiter du changement d’heure pour faire quelques photos au petit matin. Je suis un adepte de l’heure dorée, ce petit moment où soleil se lève et se couche, chaque jour.

Je pars alors que la maison dort encore. A peine un ronflement de chat pour briser ce silence d’un dimanche. Même les trains de marchandise semblent vouloir me laisser cette heure de quiétude. Le voisin chasseur semble fainéanter car sa voiture croupit sur sa place de parking. Mon objectif : Un lac voisin d’un petit lotissement défraichi. Me voilà donc à gravir le petit pont routier qui enjambe la voie de chemin de fer, cordon ombilical de la France qui travaille avec le centre névralgique du pays. Une voiture passe mais je n’y prend pas garde. Je suis plutôt intéressé par cette lumière qui motive mon escapade. Elle n’est déjà plus aussi dorée qu’il y a quelques minutes. Je m’en veux de ce temps perdu en préparatifs inutiles mais le ciel est dégagé. Pas de pluie, c’est assez rare, mais une sorte de lumière presque hivernale, par ses atours nordiques. A moins que cela soit le froid vivifiant qui commence à s’attaquer à mes phalanges. Je rentre les mains dans mes manches.

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Je n’ai pris que le petit appareil tout terrain ce matin, n’étant pas sûr que la balade vaille le coup de sortir la grosse artillerie. Je connais bien les lieux, les ruelles et chemins pour y accéder. Les maisons sont aussi endormies que la mienne. Je passe le commissariat flambant neuf et pourtant sur-dimensionné pour le besoin du secteur. Pourquoi autant de places de parking autour alors qu’avec le Vigipirate permanent, elles sont condamnées par des barrières. Et surtout, personne ne se gare jamais par ici. Mais je tourne déjà le dos au bâtiment dont la façade ornée d’une Marianne en relief s’effrite déjà. Un peu à l’image de l’esprit républicain qui en orne le sommet, me dis-je. Je longe le parking de la gare et j’arrive à la petite voie sans issue qui mène à ce lac. Comme beaucoup d’étendues d’eau dans la région, il s’agit d’un reste des carrières exploitées il y a des dizaines d’années. Mais on en a fait des retenues d’eau pour éviter les dégâts lors des crues. Cela n’a pas suffi l’année dernière et pourtant, je suis en aval de Paris. Les flancs sont abruptes et la baignade y est interdite. Pour cela il faudrait aller à la base de loisirs 2 kilomètres plus loin.

Le sol est humide, d’un vert printanier avec son herbe pas encore piétinée par les promeneurs, même pas par la gente féline, plutôt plus matinale que moi. On en voit assez peu sur ce secteur, cela dit, car il n’y a pas de chemin repéré sur les cartes. Je longe la première retenue qui est reliée à la seconde par une sorte d’étranglement, faisant ressembler l’ensemble à un sablier couché sur le sol. Le silence est toujours aussi présent mais je commence à entendre des chants d’oiseaux. Il y a d’abord cette poule d’eau qui quitte la berge pour se réfugier sur l’élément liquide, comme si j’étais un de ces prédateurs bipèdes qui doivent lui jeter des pierres. Mais là, pas d’enfants bruyants et mal élevés. Juste moi, elle, des arbres et des vaguelettes créées par la petite brise matinale. Je continue et je compte bien avoir le soleil levant en face de moi avec ses reflets à la surface de l’eau. Pour l’instant, il est masqué par les quelques maisons du lotissement. Les SUV et petites berlines ont trouvé refuge sur leur place réservée, devant la façade, avec un faux air de banlieue américaine, les grandes étendues de pelouse en moins. Je laisse les Desperate Housewives à leur glycine pas encore en fleur pour continuer ma route.

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Mon pas se ralentit et j’écoute la nature, je regarde autour de moi. Mon appareil photo est maintenant dans une main, comme un troisième œil prêt à s’ouvrir. Il y a bientôt ce petit chemin sur le promontoire qui sépare le lac en deux. C’est une sorte de presqu’ile avec au bout, un petit cercle de terre tout aussi abrupt que le reste. Mais chut, la nature s’éveille en entendant mes pas pourtant feutrés. Là, c’est un grèbe huppé qui se redresse et s’éloigne de quelques coups de palmes. Ici c’est un couple de canard qui s’en va à l’ombre des arbres pour vivre une romance printanière. Et puis une poule d’eau, encore, ou bien est-ce la même qui m’a contourné pour mieux m’observer ? Je contemple cette lumière entre bleu pâle et jaune doré, ce dégradé qui se reflète dans un lac à l’eau sombre et appaisée. Quelques photos des oiseaux… Je regrette de n’avoir que cet appareil sur moi car ils sont loin. Mais la lumière magnifie les ombres, les fait vivre à chaque coup de vent. Je me sens moins seul dans ce lieu avec ces silhouettes graciles qui voguent silencieusement sur une surface miroir. Je ne m’y voie guère pourtant, préférant m’y oublier entre quelques taillis qui peinent à sortir de l’hiver.

The River Thames near Isleworth: Punt and Barges in the Foreground 1805 – Turner (Tate gallery)

Et là, soudain, un héron que je n’avais pas vu. Il devait peut-être pêcher sur la berge, ou bien se demander ce que cet autre grand bipède pouvait faire en ce lieu, sinon vouloir séduire la charmante dame oiseau entrevue sur les bords de seine la veille. Je le vois battre des ailes, s’étendre avant de replier son coup comme autrefois Concorde relevait son nez, une fois envolé. J’ai à peine le temps de saisir l’instant, de lui dire au revoir. Je verrai le résultat de ce tir innocent dans quelques minutes, au calme. En attendant, je profite de cet instant de grâce, cette beauté que les citadins ont l’air d’ignorer, pour un instant tablette ou télé, au réveil dominical. Les riverains sont sans doute blasés, à force de côtoyer la beauté. Là bas, au loin, des lumières… Peut-être l’association de billard qui a trouvé refuge dans une vieille salle décrépie. Je rebrousse chemin pour longer la rive sud. Les berges s’érodent, se fendillent, s’écroulent avec le ruissellement de l’eau, le vent. Il n’y a pas d’entretien avec les arbres tombés dans ce combat inégal et dont le cadavre gît entre l’eau et la terre. Je me sens bien fragile quand je regarde ces troncs massifs brisés comme des allumettes. Je continue et le soleil continue sa montée. Il m’éblouit à travers les branches, désespérant sans doute de me voir si pâle après un hiver si clément.

Mon dernier invité sur ma carte mémoire, sera ce cormoran que j’ai pris d’abord pour un héron. Ah non, il y a eu aussi son grand frère l’Airbus, qui avec le vent d’Est, a changé de trajectoire pour venir me survoler. Je n’ai pas regardé s’il vient de Brazzaville ou de Brasilia, cette fois, laissant un peu de mystère dans cet instant magique. Je lui préfère d’autres ailes et envergures cette fois. Et voilà mon cormoran qui s’ébroue, se nettoie, avant de prendre son envol en rebondissant sur l’eau en de petits éclaboussures. Le sillage des canards finit de peindre la surface de ce miroir. La vie s’éveille et les bourgeons commencent à poindre sur tous les arbres qui entourent ce cocon de vie. Une petite dizaine de photos suffisent à mon bonheur et je prends déjà le chemin du retour. Le soleil ne parvient toujours pas à me réchauffer. Il n’y a pas plus de voitures qu’à l’aller. Nous sommes un dimanche et seuls les vélos des plus courageux bravent encore ces températures qui nous paraissent encore hivernales le mâtin et estivales l’après-midi.

J’entre dans ma ruelle. Là encore, les volets sont fermés, les rideaux et les stores tirés. Il reste deux ballons d’un anniversaire de la veille, que j’ai à peine entendu. Pas une silhouette féline pour m’accueillir. Je ferme le portail, ramasse un papier ramené par le vent et je me déchausse pour entrer me réchauffer. Les chats sont endormis à pattes fermées tout comme le reste de la maisonnée. Je me change à nouveau, comme si cette parenthèse n’avait pas existé. Je me dis qu’il faudra écrire, regarder ces photos mais je me laisse un instant propice pour cela. Les idées ont fusé pendant ma marche de retour, autant que des envies. Malheureusement, je ne pourrai recommencer demain, avec cette heure qui me fait me lever plus tôt, avant l’heure dorée. Cela viendra à nouveau dans quelques jours. J’ai repéré d’autres secteurs où la vie prend son envol, gambade dans les champs que l’humain n’a pas encore souillé.

Et quelques jours plus tard, je relis ces lignes, revis cet instant après avoir plongé mon esprit dans les instantanés numériques. J’entends encore le « flap flap » des ailes du héron qui frappent l’eau, les piaillements d’une poule d’eau … et les réacteurs de l’Airbus qui, jaloux, tente de faire valoir son statut de volatile auprès de l’amateur que je suis. Lui au moins n’est pas tombé d’un vice de forme. Et si par un recadrage, je donne meilleure forme à mes souvenirs, je sais qu’ils seront fugaces, me donnant envie de revenir les vivre, tout en sachant que jamais ils ne seront mêmes.

https://www.youtube.com/watch?v=-rFrTV-z8ZU

6 réflexions au sujet de “Blog : En marche”

  1. « avec cette heure qui me fait me lever lus tôt » peut-être une petite coquille qu’on met sur le compte du lever matinal ?
    Je me souviens d’un dimanche matin où je m’étais levé aux aurores pour aller faire quelques clichés sur les bords de Loire mais ma sortie n’avait pas été une réussite, faudrait que je retrouve les quelques photos rangées dans un carton à chaussures de mon disque dur 🙂
    Tu n’as même pas eu l’occasion de croiser un petit mammifère à moustache qui fréquente souvent les lieux humides?
    A pluche.

  2. Merci pour ce billet, Didier. Je suis parfois tiraillé au petit matin par l’envie d’arrêter ma voiture sur le bord de la route qui me mène au boulot pour photographier la nature enveloppée dans le brouillard. La contrainte du salarié-photographe. « En Marche » donc vers l’entrepreneuriat pour m’affranchir des contraintes horaires du salariat !
    PS : Manu m’a « sauver » !

  3. C’était juste beau à lire. Un bonheur si simple de marcher au petit matin, observer, profiter, rien de plus. Une belle journée qui démarre.

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