Blog : Libérez, délivrez…. ou pas.

Parfois j’ai l’impression que l’utilisateur de logiciel et de terminaux informatiques est victime du syndrome de Stockholm, vous savez, ce « phénomène psychologique observé chez des otages ayant vécu durant une période prolongée avec leurs geôliers et qui ont développé une sorte d’empathie, de contagion émotionnelle vis-à-vis de ceux-ci, selon des mécanismes complexes d’identification et de survie. » Otage de quoi ? Otage du bon vouloir des créateurs des systèmes d’exploitation, d’abord, qu’ils soient Windows, Android, iOS, soit Microsoft, Google ou Apple. Pour les deux premiers, c’est accepter aujourd’hui de donner ses informations sans le savoir vraiment ou en faisant semblant de l’ignorer, de ne plus savoir ce qui se met à jour, de ne plus maîtriser l’obsolescence de son matériel qui arrive par le logiciel. Pour le troisième c’est à peine différent, car si les données sont sans doute moins exploitées, si la durée de vie est un peu meilleure, on ne décide de pas grand chose, comme la possibilité de lire une simple carte SD, de sauvegarder ses photos simplement sur son PC sans le logiciel approprié. Et puis Apple a toujours décidé ce qui est bien pour l’utilisateur, comme par exemple de couper le développement de MACOS9 et ses ascendants pour passer à OSX et donc de faire changer tout l’environnement logiciel à ses utilisateurs, ou de brider des fonctions de connexion USB sur iOS avec en plus l’obligation d’un changement de prise de recharge/communication. Otage aussi de deux de ces solutions pour les terminaux mobiles, smartphones ou tablettes où l’illusion du choix réside dans la marque du preneur d’otage. Prisonnier du libre?

Mais à bien y regarder, on se demande aussi si dans le logiciel libre, nous ne sommes pas prisonnier aussi, d’une certaine manière. Bien sûr l’expert pourra faire son « fork » pour sortir d’une situation dictatoriale qui ne lui plaît pas, ou tester une autre distribution… Mais monsieur et madame Toutlemonde qui a déjà osé utiliser du logiciel libre, ne voudra pas sortir si facilement de son habitude, même si c’était de OpenOffice à LibreOffice, comme si s’accompagnait d’un traumatisme. Lorsqu’Ubuntu décide de passer à Gnome, c’est une prise d’otage. Lorsque Mozilla change le format des extensions de Firefox, c’est une prise d’otage, d’autant qu’il n’y a pas d’alternative aussi mûre ou solide (non, pas encore Brave ou Vivaldi). Lorsque Debian est passée à SystemD, c’était une prise d’otage (moins visible des utilisateurs lambda mais quand même) et on a vu le débat qui s’en est suivi. Derrière ces décisions, c’est une volonté d’améliorer des choses, de sortir d’une impasse mais les décideurs n’ont pas consulté chaque utilisateur pour prendre cette décision. Et comme chacun est plus ou moins apte au changement, il y a des déçus, il y des recherches d’autres solutions et ceux qui laissent carrément tout en l’état en refusant toute mise à jour. En entreprise et utilisation professionnelle, l’impact est évidemment plus complexe avec une production à assurer derrière. Pour des besoins personnels, on peut se permettre de perdre du temps à chercher des alternatives

Un Despote éclairé Mais dès que l’on crée un outil pour d’autres personnes, on se positionne comme une sorte de despote éclairé, celui qui sait ce qui est bon pour eux. Le développeur est aussi un despote éclairé qui décide ce qui est le mieux avec sa vision bien à lui, qu’on espère la plus ouverte possible. Cela commence par l’ergonomie où chacun a sa petite marotte, mais rien que sur la structure d’un logiciel, sur l’appel  des bibliothèques, le développeur fait des choix par rapport à ses connaissances et qui pourtant impacteront toute la vie de SON bébé. Pour un « outil » comme un ensemble de feuilles de tableur, ça a le même impact. J’ai pris pour habitude de n’utiliser STRICTEMENT aucune macro Excel à mon travail et uniquement des fonctions mathématiques. C’est parfois contraignant et pourtant ça marche sur n’importe quelle plateforme quoiqu’on décide pour moi à l’avenir dans mon environnement de travail. En plus, je fais une feuille de calcul bien à part avec des commentaires pour la décomposition, parce que demain, une autre personne pourra faire vivre l’outil à ma place, après un changement de poste. Je lui imposerai bien mes choix mais au moins il comprendra comment ça marche. Quand j’ai repris des outils d’autres personnes, ce n’était pas le cas et j’ai passé des heures à comprendre une macro, le pourquoi de la taille pachydermique d’une feuille, d’un bug bloquant, etc… J’ai subi cette dictature et si je suis dictateur moi même en poussant à garder ce formalisme j’essaie de garder à l’esprit le besoin utilisateur et l’évolution possible. L’utilisateur et sa zone de confort Lorsque l’on s’habitue à un logiciel, on se crée des habitudes et une zone de confort. Même les pires outils finissent pas apporter une satisfaction. Il y a 20 ans, j’ai participé à la mise en place d’un logiciel de suivi métrologique qui remplaçait une solution en Terminal 3270. Les anciens utilisateurs étaient perturbés par ce changement radical, surtout que les tests de la nouvelle version étaient sur une version « brute ». J’avais une vision déformée par l’utilisation d’une solution dans une autre entreprise. Après 5 ans d’utilisation, on commençait à ne plus avoir de nostalgiques malgré une solution très fermée. 20 ans plus tard, on change à nouveau de logiciel et j’ai testé ces solutions. Je ne me suis pas attaché à la forme mais au fond et ça coinçait (pertes de fonctions). Pourtant je sais que c’est la forme qui perturbera vraiment. Le plus drôle c’est qu’aujourd’hui tout le monde est content de l’ancien logiciel et ne souhaite pas en changer (sauf moi peut-être avec de nombreux bugs jamais corrigés). Sauf qu’il ne passera pas sur les prochains Windows de nos postes informatiques. Là aussi une dictature… Mais c’est bien de l’humain qu’il y a derrière tout cela, l’humain et la petite bulle d’habitudes qu’il se crée peu à peu et qui le rend de plus en plus conservateur avec l’âge, avec quelques exceptions. C’est autant visible par le petit chemin habituel que l’on prend pour se rendre à son travail alors que d’autres s’offrent à nous, que pour le logiciel qui finalement a toujours bien répondu à notre besoin et n’a pas besoin de mise à jour. C’est un autre sujet mais le blocage de certains utilisateurs à faire des mises à jour de sécurité tient aussi à cela. 
John Singer Sargent – Groupe avec parasols (Sieste) – 1904 – MET
Au delà du Logiciel… J’avoue ne plus croire en la démocratie aujourd’hui, justement à cause de ce que je viens de citer. Les grands changements politiques n’ont jamais été faits par des majorités mais par des minorités qui ont su s’imposer. La révolution française et sa terreur qui suivit n’étaient pas  voulues par tout un pays, pas plus que l’indépendance américaine (surtout si on considère les populations indiennes de l’époque), la révolution russe pour ne citer que cela. Et pourtant (cherchez l’intrus….) il y eut des progrès pour certaines catégories de population, tandis que d’autres se voyaient fragilisés. Je ne referais pas l’élection à la présidence française de 2017 mais quand je vois un candidat pour qui certains ont voté par défaut sans comprendre le fond de ce qui était proposé, pendant que d’autres réunissaient des gens politiquement plus impliqués en proposant des changements de fond discutables, je me pose des questions. Remarquez que ce conservatisme est souvent déguisé en faux progrès ou fausses réformes pour de vrais retours en arrière, parce que c’est toujours plus vendeur. Et l’électeur naïf de toujours tomber dans le piège. Un an plus tard, le constat ne me surprend pas, mais me désole… Les économies faites un jour sur des postes importants (éducation, santé, services de proximité) le sont pour longtemps. J’en ai connu il y a 10 ans en qualité et j’en vois les conséquences aujourd’hui où il faut reprendre les basiques avec des personnes bien moins motivées. Et d’ailleurs il faut remarquer qu’il n’y a jamais d’indicateur qualitatif de l’efficacité des mesures (cf Parcoursup…).  J’aime aussi à regarder la Yougoslavie de la deuxième moitié du 20 ème siècle sous Tito et ce qu’il advint de ce pays à la fin de cette « dictature éclairée ». Pas étonnant que la nostalgie de ce régime réapparaisse au moment où les nationalismes sont exacerbés dans toute l’Europe car il y avait une apparente cohésion entre ces différentes composantes. Le problème est que ça s’accompagne de tous les mauvais côté de l’humain, de l’autoritarisme… D’une façon ou dune autre, on trouvera des arguments pour justifier une dictature ou une liberté totale. Ou trouvera autant d’arguments dans l’éducation aussi entre un carcan et une liberté. Aussi, pour en revenir au logiciel, si le logiciel libre n’a que peu de succès à son palmarès, il convient de regarder aussi sa réponse à l’humain.

Aujourd’hui, on autorise dans une vision utopique, tous les forks possibles, toutes les dérives. C’était oublier simplement que derrière chaque produit, il y a des humains pour développer, mais qu’après, il y a aussi des humains pour les utiliser, avec aussi leurs faiblesses vis à vis du marketing des solutions propriétaires. Si le libre n’a pas compris l’humain, le propriétaire sait jouer sur nos faiblesses, notre peur de l’instabilité, de l’insécurité. Quand on prend un produit Apple, on sait que la société est solide, continuera à assurer du suivi, qu’elle procure une image rassurante et valorisante. Un Librem ne saura jamais faire ça et à 500 Euros environ, pour une marque pas installée, il va falloir clairement jouer finement entre la liberté voulue par les utilisateurs motivés, et la dictature nécessaire pour assurer le devenir de la marque. Eelo a montré, à l’inverse, la fragilité d’un tel projet quand il y a trop peu de moyens humains et financiers. Cela dit, ce n’est pas pour ça qu’il faut se résoudre à ne vivre que dans un monde où tout sera vérouillé par des grosses sociétés comme les GAFAM. Vient toujours un jour où c’est la chute et où une solution alternative prend le relais. Après tout, il fut un temps où les ancètres des OSX, Android, ont été aussi des solutions « libres ». Mais comme pour le climat, il y a autant à dire côté utilisateur que côté développement dans les mauvaises habitudes prises pour sortir de ces conservatismes castrateurs. A commencer par réaliser qu’un site web d’aujourd’hui pèse parfois plus qu’un système d’exploitation multimédia d’il y a 20 ans, pour des futilités.

9 réflexions au sujet de “Blog : Libérez, délivrez…. ou pas.”

  1. Il faut aussi tenir compte du nombre d’acteurs proprio et libres présents sur le marché. Si l’utilisateur lambda était déjà un peu réticent et paumé hier (années 90-2000) y a peu de chances qu’il y voit d’avantage plus clair aujourd’hui. L’informatique j’arrive presque à en faire une analogie avec l’urbanisme : on crée des tonnes de lois, directives à toutes les échelles pour brouiller les pistes, et du jour au lendemain on nous dit que désormais c’est l’inverse, que c’est comme ça et puis c’est tout. Faire des « fork » ou des alternatives n’est pas forcément une bonne idée car on crée encore une couche supplémentaire, même si l’initiative est louable.

  2. Ah l’habitude, vaste sujet.
    J’en ai un parfait exemple pour illustrer.
    J’utilise depuis de nombreuses années un logiciel de composition musicale. Logiciel qui coûte cher (la MAO ça coûte cher) mais extrêmement performant et très intuitif.
    Donc oui, je l’ai cracké, et à ce jour, c’est le seul logiciel cracké que je continue d’utiliser.
    Pourquoi n’ai je pas été voir ailleurs ? Je pourrais, à juste titre, économiser un peu pour me l’offrir c’est vrai, mais tu le sais, ça n’est jamais le bon moment pour X raisons…
    Et donc, par habitude je continue à le cracker, parce que les autres solutions ne me conviennent pas, ou que je ne me suis pas penché dessus. C’est très difficile à s’en détacher.
    Avec ce sont, je suis bien, les idées sont là, et je ne suis pas en panne parce que je ne sais pas faire tel ou tel chose.

    Bien sûr, le fait que ça soit cracké n’est pas du tout bon pour plein de raisons.
    Mais le pragmatisme poussé parfois à ne pas bouger de certaines habitudes.

    • Tu reconnais ton défaut, c’est fort louable, mais en procédant encore et toujours de la sorte aujourd’hui tu contribues à ton niveau certes, mais peut-être sans t’en rendre compte aussi, à ce que demain les grosses entreprises de logiciels dont on critique les pratiques déloyales nous poussent à passer à la caisse ou à fournir des données perso, d’une façon ou d’une autre (abonnement, carte prépayée etc).
      On a tous cracké au moins une fois un logiciel payant par facilité d’accès, et on a trouvé ensuite l’excuse confortable que les entreprises en question ont déjà bien assez de fric. C’est réfléchir à l’envers que de penser cela je crois, car si je n’aime pas tel boulanger je ne vais pas lui voler son pain pour autant, sinon j’ai un problème ou bien je me ment à moi-même.

      • Ce logiciel là est plutôt différent, le crackage a été rendu simple par la boîte en question, et dans l’immense majorité des cas, les gens finissent par acheter.
        Je comprends ton point de vue, aisément, et cracker un logciel, je pensais cela révolu.
        Disons que j’ai décidé de faire taire ma conscience à ce sujet pour éviter de me prendre la tête. Je peux dire aussi qu’avec le nombre de projets inaboutis/dégueu/même pas publiable, je peux m’en passer parce qu’à part produire de la merde…
        Tu vas rire mais je sors un EP dans les prochains jours. Je l’ai composé sur un logiciel que j’ai acheté (Reaper pour ne pas le nommer). Chose que je n’aurai pas forcément pu faire, parce ce dernier ne me force pas dans la créativité; au contraire, il entraîne une certaine paresse. Reaper en revanche, c’est une autre paire de manche.
        Tout ça pour dire que oui, c’est ridicule et que si j’aurai cet argent plus tard, et bien là, oui je pourrais le dépenser pour acheter ce logiciel.
        Mais dans des moments de faiblesses (comme, par exemple, ne pas pouvoir composer un beat en uitilisant une table de mix censé être nativement reconnu), je ne peux pas me passer de ces habitudes, de ces jugements hâtifs.
        Poster ce commentaire ce matin, est déjà un aveu de faiblesse et de culpabilité.

        • Tu es sévère avec toi même, dis toi que même si ce n’est pas assez bien à ton goût, que la situation n’est pas idéale, ou toute autre raison, on estime ne jamais faire assez bien dans ce monde. Mais il y a une différence entre ceux qui essaient et qui font (toi, dans le cas de ton EP) et ceux qui rêvent de faire et ne font pas et ne feront peut être jamais (les autres). L’important c’est de faire de son mieux c’est pas plus compliqué que ça. En acceptant les choses ainsi, tu affronteras les obstacles beaucoup plus facilement.

          • Je dirai, au contraire que c’est bon signe d’être sévère avec soi. Par exemple, je dessine de la merde, j’ai fait un pseudo album de musique plutôt banale, je photographie des choses juste correctes sans plus mais je le sais…et je m’en contente en faisant ça pour diverses raisons, la première étant quand même le plaisir. Redscape est bien plus spécialisé c’est sûr mais il a un plan B, l’idée de ce qu’il veut atteindre, sans peut-être avoir encore trouvè son style ( j’attends d’entendre) mais c’est son chemin, ses outils…le jour où je penserai faire une chose bien, j’arrêterai car c’est que j’aurai perdu ma lucidité. Exemple…la semaine prochaine.

          • Exigeant avec soi me paraît alors plus adapté, autrement si on en vient presque à sous-estimer ses réalisations. Il m’arrive aussi de faire des choses en me disant que c’est pas terrible mais que je peux toujours y revenir ou m’améliorer la prochaine fois.
            Quand on devient bon, on peut se donner un nouveau défi, tester un truc différent sans pour autant mettre l’activité complètement de côté, car comme tu as dit, le plaisir avant tout.

  3. Le libre c’est la liberté de pouvoir changer de crémerie sans avoir à changer ses habitudes, un LibreOffice sous Debian, Arch, Fedora,… sera toujours pareil. Pour la politique dont tu fais un rapprochement on ne peut pas dire qu’on peut changer, et puis maintenant avec « la caste » qui a pris le pouvoir cela se complique 🙂
    A pluche.

  4. Vos commentaires me donnent à réfléchir.
    C’est vrai, c’est mon chemin, mes outils, ma façon de pensée.
    Bien sûr, je ne légitime absolument le crack de logiciel (mon passé de libriste endurci y ait pour quelque chose), je veille à n’avoir que celui là, et c’est déjà bien assez.
    En fait, j’ai juste envie de ne pas être limité, la techno me permet de posséder ce logiciel (j’ai une pratique de 10 ans), avec Reaper, c’est celui avec lequel je me sens le mieux pour diverses raisons, mais voilà, je ne pas m’empêcher de faire le lien avec cette zone de confort, ces habitudes qui s’installent et qui me font me sentir malheureux lorsque je n’ai pas ce qu’il faut sous la main.
    Alors, plutôt que de réfléchir à comment m’en sortir, je préfère encore m’installer dans mon siège, prendre mon Akai et commencer à composer sans prise de tête.
    L’immobilisme, c’est mauvais, mais la créativité se fiche de l’outil utilisé, la finalité restera la même.

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