Blog : De l’utopie d’internet à notre peur du progrès

Je rebondis cette semaine sur des commentaires de mon article de la semaine dernière. Anatole et Romain ont parlé de progrès, de la peur qu’on peut en avoir. A mon âge de vieux con, je peux parler de ma vision changeante de ce progrès à travers l’exemple d’Internet, que j’ai vu naître, évoluer et peut-être … mourir?

L’édition anglaise de Wired a fait un dossier en Janvier 2018 avec le titre : Internet est cassé ! Ils interrogent les pères fondateurs et reprennent de leurs déclarations : John Perry Barlow, Vinton Cerf, Tim Berners-Lee, … Et la première des choses à retenir est qu’ils n’ont vu dans cet outil qu’un moyen de communiquer des données d’un point à un autre… Et puis on a rajouté des briques à cela, pensé au langage à balises pour décrire des pages, celle-là même que vous lisez par exemple. Ils se sont fixés quelques règles mais n’avaient alors aucune idée de la portée de leur oeuvre. Même en 1988 quand ils écrivent le « Design Philosophy of the DARPA Internet Protocols », nous sommes loin de ces idées de moteurs de recherche, réseaux sociaux, magasins en ligne, réseaux sans fil, … Le progrès technologique a changé la donne. Les « hackers » des débuts ont été remplacés par les businessmen et les politiques.

Vint Cerf, « chef évangéliste d’internet » chez Google!!!

Je ne sais pas exactement ce qui est arrivé en premier, entre la prise en main de ce réseau et de son infrastructure par les politiques et la main-mise commerciale. Le premier cas un peu plus tôt parce qu’on parlait défense, échange de données, et puis on a parlé sécurité, chiffrement et surtout propriété du réseau qui reste aujourd’hui très américano-centré. La politique a aussi essayé de bâtir des entités indépendantes pour gérer ce bien et son développement. Mais on voit aujourd’hui que la neutralité est mise à mal par Trump, par les gros Networks, les gros FAI qui se sont constitués mais aussi par des fabricants de téléphones. En effet, les « markets » et « Stores » dans lesquels on vient piocher ses applications sont aussi une remise en cause de cette neutralité du net. Google, Apple, Microsoft y ont leurs propres règles de censure du contenu, et pas seulement pour des respects de droits d’auteurs ou de moralité élémentaire. Les réseaux sociaux qui ont mis un peu de temps à atteindre la maturité, visaient encore à privatiser le réseau, il y a peu. Aujourd’hui, tout se monnaye, de la denrée alimentaire à la DATA. La privatisation, on en sort un peu, à force de scandales mais le jouet est bien cassé. Tenez, j’ai une application que j’ai payé qui refuse de démarrer sans le Google Play service connecté ce qui est aussi le cas avec les fichiers avec DRM. Mais aujourd’hui, lorsque l’on dit « Internet », on pense plus à l’achat en ligne qu’à l’information. On pense plus à la fake news qu’à l’encyclopédie. On pense plus à la vidéo de chat qu’à la découverte de films inconnus dans Archive.org.

Dans ma propre expérience d’utilisateur de cet outil depuis 1996, j’ai bien ressenti les différents soubresauts du réseau des réseaux. Avec envie, je butinais de sites en sites pour apprendre, découvrir et non me distraire. Et puis j’ai commencé à pouvoir acheter ce qui n’était pas disponible à côté de chez moi. Je pouvais aussi communiquer avec des gens à l’autre bout du monde, en direct et je trouvais ça formidable, sans même penser à ce qu’on pourrait espionner de mes conversations, ou savoir de moi à partir de mes achats. On a commencé à me parler de fichiers baptisés cookies… mouais. Le truc est devenu énorme, mes amis et parents ont commencé à en être et là, j’ai trouvé que ça changeait d’ambiance, de comportements. J’ai vu naître des choses aussi extraordinaires que Wikipedia, pu récupérer simplement et rapidement des OS libres, appris à monter des sites complets et interactifs. C’est grâce à tout cela aussi que je fais ce blog. J’ai vu le début de Google, de Facebook sans prendre garde à ce que ça pourrait donner, même si j’ai été très critique sur le concept de Google au début. Je trouvais bien des futilités dans Facebook aussi mais j’ai fini par faire comme tout le monde. Bref, j’ai été complice de la dérive vers l’argent, la distraction, la futilité. Et j’ai pris alors pleinement conscience des travers et des dangers.

Courtesy of www.Jackson-Pollock.org

Aujourd’hui, je parle des possibilités de l’intelligence artificielle, de la facilité de programmer des robotisations et je m’en inquiète aussi. Chaque progrès a toujours eu des côtés positifs et négatifs et il faut trouver l’équilibre des choses. Regardez les messageries chiffrées. Elles permettent à des opposants politiques aux dictatures de communiquer et s’organiser. Mais elles permettent aussi à des terroristes de se coordonner pour tuer et à vous et moi de ne pas être espionnés par des sociétés commerciales. Les différents incidents et accidents sur les voitures autonomes remettent en cause l’hypothèse même d’une sécurité améliorée. Je ne pense pas que ce soit l’argument le plus vendeur, de toute façon, car j’ai plus envie de pouvoir me déplacer librement en faisant autre chose que devoir me concentrer pendant des heures sur la conduite. Demain on me parle d’optimisation de la consommation énergétique des maisons grâce à l’IA et la connexion. Le compteur Linky est une bouse à côté de ça et pourtant déjà je vois le risque (exploitation des données, piratage), je suis moins emballé par ce progrès potentiel. Idem avec la voiture connectée dont je connais aussi les risques et écueils actuels. Je suis aujourd’hui plus conscient du fait qu’il faut aussi des serveurs, des data-centers énergivores pour gérer tout ça, ce qui va quand même peser sur l’intérêt énergétique. Je sais qu’il y a déjà des prototypes de Smart Grid à grande échelle, et je trouve cela positif mais en même temps c’est s’exposer à de nombreuses failles sécuritaires. Je vois donc les équivalents des fake news et clickbait pour Internet.

L’humain a d’extraordinaires capacités mais l’une d’elle est de pourrir les choses positives qu’il a inventé. Alors l’hypothèse de ce dossier de Wired est aussi dans une meilleure gouvernance, qui fait justement appel à des pays à l’histoire tumultueuse, comme les Européens. Oui c’est amusant de lire ça la part de ces insulaires d’anglais mais c’est effectivement un des problèmes majeurs du net. On parle souvent de l’influence du protestantisme dans la culture économique états-unienne ou du confucianisme dans la culture politique chinoise. Notre culture du progrès doit également s’interroger en prenant en compte les différentes cultures et histoires de cette terre. Je n’ai pas peur de ces progrès technologiques car j’aime encore chercher ce qu’il se passe derrière et trouver des solutions. Je parlais de l’intelligence artificielle et de sa propre intelligence à en connaître les limites, la semaine dernière. L’erreur aujourd’hui est aussi de donner des outils de plus en plus automatisés sans donner les clés de compréhension de ces outils. Les « Digital Millenials » me font doucement rire car le terme de ne signifie rien. L’humanité n’est pas homogène dans son accès à la technologie et son apprentissage. Et la génération Z commence, elle aussi, à devenir moins naïve. Elle n’avait pas peur de la technologie mais découvre avec effroi ce qu’elle en a fait, surtout en vieillissant. Elle semble jouer avec les outils numériques mais au fond, bien peu comprennent ce que sont ces outils, comment ils sont faits. Et sont-ils vraiment heureux de vivre avec? Le retour à la simplicité et à la nature de certains semble dire le contraire.

La question que l’on oublie de se poser est par rapport à cette notion de « bonheur présent« . Reprenons la voiture autonome. Je veux du confort, de la sécurité donc je me dis que c’est bien, que je pourrais lire, regarder un film, dormir pendant ce voyage. Aujourd’hui, voyager sur autoroute, ce progrès des années 30, est devenu une norme et on ne sait pas vraiment ce que l’on traverse comme région donc ça nous paraît un bonheur. On veut aller vite. Mais est-ce que le bonheur n’est pas parfois dans l’inattendu, dans la découverte d’un petit village, d’une clairière, d’un panorama? J’ai déménagé justement dans une ville que j’ai découverte par hasard, une fois où j’ai raté ma station de train pour mon boulot. Je ne compte pas le nombre de bonnes photos prises dans des moments inattendus. Et puis je pourrais parler de ces inventions dues à l’inattendu et pas à la recherche d’une solution. Chacun d’entre nous a une notion toute personnelle et évolutive de son bonheur. Je n’ai pas du tout le même aujourd’hui que celui de mes 20 ans. Alors le progrès que je voudrais, moi, n’est pas celui de mon voisin. D’autres se complaisent dans la routine, le conservatisme.

Un slogan publicitaire (mais surtout Aristote) disait « Le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous ». C’est effectivement une manière de voir mais il faut aussi éviter d‘imposer le progrès de manière dictatoriale. On risque de brider des créations, des savoirs ou faire pire. L’exemple de la carte d’identité numérique en France est symptomatique. En Allemagne, on me dit que le renouvellement est quasi immédiat alors qu’en France on a plus de délais qu’avant, plus de contraintes entre les rendez-vous, les formats de documents. La même action de progrès mène à deux conséquences opposées. C’est bien aussi parce qu’on n’a pas pensé à comprendre comment fonctionnait cette chaine de production, de décisions, pas anticipé la transmission de données, la logistique, l’effet de nouveauté. Le progrès ne vaut que si on le comprend ! Et lorsque l’on comprend quelque chose, on n’en a pas peur. Notre utopie d’internet du début, nous la comprenions. Nous pouvions voir plus facilement comment tout fonctionnait, était fait car il fallait mettre les mains dans le cambouis. Aujourd’hui, on fournit du service, on fait de jolis sites avec des effets mais derrière on n’a aucune idée de ce qu’il se passe. Et ça finit par faire fuire… La mission est donc de réapprendre et se réapproprier les choses.

A commencer par ses propres données. Je vois le projet Solid de Berners-Lee se monter avec difficulté. Il propose de dissocier les sites des données. En (très) gros, on irait sur Facebook et on nous demanderait chez qui on veut héberger nos données. Sur le papier, ça paraît bien. Mais dans la pratique, la plupart des gens « paresseux » répondront « chez Facebook » car l’alternative devra être simple d’emploi. Et qui pourra se permettre de faire un truc simple sinon un géant ou futur géant de l’hébergement de données. Ce n’est pas demain que tout le monde aura son propre espace serveur Nextcloud dédié à l’hébergement de données. Pourtant, si on y pense aujourd’hui, avec des outils d’accès pré-configurés et pas génériques, ça peut être une formule qui marche. On pourrait monter des services d’hébergement par ville ou région pour que chacun se dise : « Mes données sont là dedans ». Lorsque je décide de ne plus héberger mon carnet d’adresse, mes notes, mon agenda, chez Google mais via une instance Nextcloud dans une association, c’est un peu dans le même esprit. Mais ça veut dire aussi que ça ne serait pas gratuit. Et là, il faut changer de paradigme, ce qui est le plus dur. Pour moi c’est fait mais pour toi, lecteur?

https://www.youtube.com/watch?v=QxIWDmmqZzY