Littérature : Le Monde libre d'Aude Lancelin

C’est un des livres de la fin d’année 2016, prix Renaudot. Mais moi, les prix… L’ancienne directrice-adjointe de l’Obs (ex Nouvel Observateur) y relate ce qui a amené à son éviction de l’hebdomadaire.

D’abord situons un peu l’auteure : Aude Lancelin est une journaliste, agrégée de philosophie et a fait une bonne partie de sa carrière (16 ans) au Nouvel Observateur puis à Marianne avant de revenir à ce qui est devenu l’Obs depuis son rachat par le « Monde Libre », un groupe de presse créé par Bergé-Niel-Pigasse. Elle en sera donc licencié 2 ans après, pour son positionnement « trop à gauche », apparemment… Le livre s’annonce donc comme une vengeance en plus d’un compte rendu de cette période, voire une autobiographie.

Autant le dire tout de suite, je suis mitigé concernant ce livre. Je dois dissocier le fond de la forme. En effet, en bonne agrégée de philosophie, Aude Lancelin utilise un langage plus que soutenu. Exemple :

« …qu’une inaltérable posture d’atrabilaire, présentait déjà les prodromes de ses élucubrations futures… »

Cela pose le problème de la cible de son ouvrage. Avec un tel vocabulaire, elle ne s’adresse évidemment pas au lectorat habituel de l’Obs (en dehors de sa rubrique culture peut-être), qu’elle a baptisé l’Obsolète (ce qu’il est depuis longtemps). Elle s’adresse plus au petit microcosme parisien politico-philosophique. Et ça, ça me pose un problème vis à vis du fond. Parce que le fond de l’ouvrage, c’est de dénoncer justement les copinages, les liens entre milieux financiers et presse, les liens entre la presse dite de droite et celle de gauche, qui se retrouve finalement le week-end du coté de Deauville ou dans les diners du Siècle. Les personnes les plus assidues de la chose politique, les lecteurs du Monde Diplomatique, etc… ,ne seront pas surprises de la description de ces liens.

Pourtant, il y a beaucoup de rappels pertinents, sur les BHL, les Finkielkraut, les Bruckner mais aussi les Jean Daniel, les Joffrin, Perdriel, que l’auteure a rebaptisés par des pseudos assez faciles à décoder (Rossignel à la place de Perdriel). On hallucine parfois devant les manoeuvres dignes de l’inquisition espagnole ou de la police politique stalinienne…. venant d’anti-communistes notoires. On se gausse des clivages de facade, qui ne masquent pas pourtant le manichéisme de ce milieu : Si tu n’es pas avec nous, tu es contre nous. On  se désespère aussi sur le fait que comme Trump, Hollande (mais aussi avant Sarkozy…) voit le monde uniquement par cette cour médiatique. Alors forcément, Aude Lancelin se range dans l’opposition à ce milieu, qui ne manque pas aussi de vitrines, moins connues du grand public.

Si l’aspect vengeance (elle en veut plus à Xavier Niel qu’à Bernard Arnault son nouveau mentor, ou à Patrick Drahi son concurrent) reste à l’esprit dans les premières pages, on l’oublie, surtout si on prend le temps de regarder les Unes des hebdomadaires pendant cette campagne présidentielle, si on regarde les invités et éditorialistes des émissions politiques. Pas besoin de caricature, ce milieu se débrouille très bien pour ne plus avoir besoin de cacher les manipulations et propagandes. On avait effectivement connu plus de subtilités jusque dans les années 90. Aujourd’hui, le non-choix de la présidentielle semble avoir été, pour partie, orchestré par cette même presse dénoncée dans l’ouvrage, pour un candidat faussement jeune, mais aux idées qui feront plaisirs aux historiens du 19ème siècle. Passons… La deuxième partie de l’ouvrage est presque plus intéressante, dans un style plus fluide. Elle montre la déliquescence d’un journal par son management, par ses luttes de chapelles. Elle montre qu’un management qui peut fonctionner, avec de la casse sociale, dans une entreprise, ne fonctionne pas dans un journal où la production d’idée nécessite une paix de la pensée.

Dans cette seconde partie, Aude Lancelin reste plus factuelle, n’hésitant pas à rappeler qu’elle est la compagne de Frederic Lordon, penseur de gauche et « leader » de Nuit Debout. Elle ne propose en cela pas de solution de sortie de crise pour cette presse qu’elle regarde mourir. Elle insiste bien évidemment sur la nécessité d’être fidèle à une ligne éditoriale (ce que l’obs a fait dans un certain sens) mais fidèle aussi aux évolutions de société. Il faut donc regarder cette société… Le problème est que, malgré son ouverture à gauche, elle ne voit aussi qu’une partie très parisianiste du pays et des aspirations partielles. Son lectorat souhaité, celui d’une gauche intellectuelle, n’est plus suffisant pour faire vivre un hebdomadaire à l’heure d’internet. Le langage du livre est en décalage, justement par rapport aux personnes qui devraient être touchées. J’ai bien connu cela dans un webzine auquel je participais avec des personnes issues de ce milieu philosophico-littéraire. Malgré l’admiration que l’on peut avoir pour la richesse de la langue française, il faut aussi voir la réalité et être pragmatique, ce que d’autres réussissent très bien à allier.

L’ouvrage reste donc intéressant mais pas indispensable. Son prix est dû en bonne part à la volonté d’une opposition intellectuelle à monter au créneau face au rachat de 95% de la presse, internet compris. Aujourd’hui, la liberté n’est plus vraiment car des grands groupes monnaient des soutiens médiatiques contre des contrats, des accès. Le livre rappelle cela, sans dire pour autant que la presse doit-être neutre. Elle était et reste orientée, mais le spectre de choix semble se restreindre. Alors, elle va mourir, certainement, devenir d’un coté un divertissement sans âme, façon presse people, et de l’autre on verra renaître des titres plus spécialisés sur d’autres modèles que le lecteur vraiment intéressé, ou bien le visionneur de vidéo, ira chercher. La presse est morte, vive la presse? En attendant, les mêmes groupes s’attaquent à l’édition littéraire…

 

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